À six, vivre l'exception
Les six équipiers de l'Expédition Eldorado
se sont embarqués sur trois bateaux Zodiac
pendant cent jours.
Le challenge n'était pas seulement dans la réussite d'une mission mais aussi dans cette rencontre avec
une nature hostile et des populations aborigènes inconnues.
Le challenge, c'était aussi l'étude du comportement d'une équipe livrée aux aléas d'un continent sauvage et rebelle.
C'était vivre l'exception, la confrontation avec un environnement qui restera à jamais indompté par l'homme.
Il m'a été donné de vivre tous ces instants riches d'inconnues et de découvertes grâce au courage et à la lucidité
de mes coéquipiers1 et au génie aventurier de mes amis journalistes, Christian Gallissian
et Constantin Brive.
Partager joies et naufrages, se lier avec une nature invincible qui ne pardonne rien, c'est un peu être associé
à quelque chose d'universel. La vie dans cette nature est à la fois belle, exaltante, simple et prosaïque.
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La faune, la vie, la nuit
Ce qui subjugue, c'est l'irrationnel, les bruits de la forêt la nuit où tout s'éveille comme par un déclenchement magique.
Quand les hommes se reposent, les prédateurs partent en chasse et animent tous les "habitants" de la jungle.
C'est merveilleux d'écouter de son hamac tout se mettre en mouvement, se déplacer en criant, en hurlant.
Là, l'homme n'a rien à dire, il se résigne à se taire, impuissant, dominé. Contraste fabuleux avec le jour où
il reprend le pouvoir, pour exercer son art, son autorité. Si le jour appartient à l'homme, la nuit devient le domaine
de prédilection de la faune, du plus petit insecte au plus puissant prédateur.
Une petite cellule d'humanité
Dans un tel contexte, c'est avec humilité qu'une équipe de battants se soude, se resserre devant une adversité réelle
ou supposée. On devient invincible ensemble et l'instinct de la race et de l'espèce apparaît très fort dès que la civilisation
n'offre plus ses remparts sécurisants. Chacun, être unique, porte son regard dans une même direction pour accomplir une tâche
commune. Chacun apporte son expérience et devient indispensable à l'autre.
Les principes de courage, de partage et de respect étaient devenus un credo qui ne pouvait être transgressé.
Pendant des centaines d'heures de navigation, cette petite cellule de l'humanité glissant sur les eaux des ríos,
livrée aux obstacles de la nature, vivait avec force la solidarité. C'est par instinct de conservation que les membres
de l'équipe s'étaient liés.
Le climat, maître de la nature
Ce n'est pas tout à fait par hasard que les coéquipiers se sont rencontrés : chacun était fortement motivé pour découvrir
la nature, vivre avec elle. Mais l'homme ne peut l'observer et la comprendre qu'une fois admis par l'environnement,
les éléments, et il faut du temps pour réussir cet "examen". C'est pourquoi, dans une certaine mesure,
le succès de cette expédition ne pouvait être total. La nature ne peut donner de blanc-seing à des hommes de passage.
Elle ne se livre qu'à doses homéopathiques aux humains qui ont perdu, au cours des temps, les véritables contacts
et les authentiques réflexes. Pour avoir des chances de surmonter ce handicap, il eût fallu camper et vivre en permanence
en symbiose avec la faune et la flore. Mais les circonstances atténuantes étaient requises car il fallut d'abord comprendre
les frontières de survie que la nature se forge pour protéger son capital.
Des arbres dans la région du Pantanal
À priori, cet univers sauvage n'avait rien à dire à des étrangers, à des spectateurs. La nature est un tout
qui s'autorégule au fil des saisons et n'admet que de véritables acteurs. Le climat reste le maître de cette nature
qu'il façonne à son gré. Il fallut avoir une vision dynamique de ce climat évoluant au fur et à mesure des changements
de latitude.
Dès le départ, dès le delta de l'Orénoque, il a fallu échapper à la saison des pluies, aux gros orages, ennemis
apparaissant subrepticement tels des fantômes. S'il y avait à retenir une chose, c'est la faculté qu'a l'homme de
s'adapter aux conditions difficiles et changeantes. Grâce à son aptitude à connaître son environnement, il sait que
la nature est la plus forte et qu'elle aura toujours le dernier mot.
On a vu que de ne pas vouloir prendre en compte ses exigences pour franchir un rapide pouvait conduire au naufrage
et à la catastrophe.
À São Gabriel da Cachoeira, au Brésil, les chevaux-vapeur ne purent lutter contre la fureur des remous.
La nature et l'homme, demain...
On sait aussi que l'homme est sensible à certaines privations, à des "manquements imprévus", non programmés.
Le simple fait de manquer subitement de nourriture ou de condiments pose des problèmes et génère des angoisses dont
la maîtrise n'est pas évidente. Malgré une faune terrestre et aquatique importante, il n'était pas toujours à la
portée de l'expédition de pouvoir assurer sa survie. Il fallut parfois se contenter, pour tout repas, de produits
de la chasse peu comestibles.
Les chamans2 indiens nous suggéraient de communiquer avec les esprits pour trouver
notre subsistance. Il eût donc fallu que notre espèce retrouvât un sens perdu depuis des siècles, pour pouvoir survivre
longtemps dans des conditions extrêmes.
Sans doute étions-nous pétris par le complexe de l'homme destructeur d'un environnement qu'il cherche à modeler à ses fins.
N'étions-nous pas trop imprégnés par cette culture scientifique, ce sentiment de l'incertitude qui limite notre élan
et notre curiosité.
Mais cette dégradation spontanée ou voulue des systèmes au sens large, ne doit pas nous rendre coupables de tous les maux
de la Terre. S'il convient de veiller au respect de notre planète, il est sans doute abusif d'avoir une vision catastrophiste
de son devenir au vu, uniquement, de ce qu'elle perd et non en considérant, dans un même temps, ce qu'elle crée.
Des rapides au Brésil
2 Chaman : Dans certaines religions, guérisseur, prêtre
aux pouvoirs surnaturels communiquant avec les esprits dans un état de transe.
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