Réparation des moteurs à Bella Vista
Toutes les bonnes choses ont une fin et il fallut reprendre notre route.
C'est ce que nous fîmes dès le 21 janvier. Malheureusement, nos moteurs
ne purent résister à nos sollicitations
et nous dûmes faire une étape à Bella Vista. C'est une petite cité,
bâtie sur un plateau dominant le río,
qui nous accueillit chaleureusement, ce qui facilita nos travaux de mécanique.
La nuit des caïmans
Après avoir passé la cité de Formosa, nous apercevions, au loin,
un immense rocher à l'abri duquel nous décidâmes
de faire un campement.
En l'approchant, nous observâmes qu'il avait à sa base une immense cavité
creusée par l'érosion fluviale.
Le "rocher aux caïmans"
Le site semblait a priori être idéal pour une étape.
Paradoxalement, c'est la nuit où nous fûmes les plus inquiets
car nous nous étions installés, sans le savoir, sur le territoire d'une colonie
de caïmans. Il était donc hors de question
de passer la nuit sur la petite plage, à même le sol.
Conscients du danger, nous fûmes à la recherche d'un endroit inaccessible.
Je me souviens d'avoir choisi
une dalle rocheuse surélevée et d'avoir dormi le couteau à la main.
Ce superbe et solide couteau était d'ailleurs providentiel car quelques jours
auparavant, il m'avait été offert
à Porto Murtinho par le baroudeur hôtelier auquel j'eus le plaisir de laisser
en échange mon traditionnel Opinel.
Lorsqu'une amitié, même passagère, s'est liée, c'est un peu la tradition d'échanger
son matériel sur ce continent sud-américain.
Les caïmans n'attaquent pas en principe la nuit. Mais avant de trouver
notre sommeil nous fûmes à l'écoute de tout bruit
qui pouvait être assimilé à un grincement de griffes. Enfin, les légers clapotis
de l'eau eurent très vite raison de
nos craintes et nous nous endormîmes parmi ces caïmans qui ne nous voulaient aucun mal.
La fin du Río Paraguay
Notre parcours sur le Río Paraguay touchait à sa fin. Son cours
est stratégiquement caractéristique.
Le Paraguay assure, en son centre, une partie non négligeable des frontières
entre plusieurs pays.
À plusieurs reprises, le río délimite la frontière entre
le Brésil et la Bolivie, puis une partie
de la frontière entre le Brésil et l'Argentine et enfin, depuis Asunción
jusqu'à Paso de Patria, au nord de la
ville de Corrientes, la frontière entre le Paraguay et l'Argentine.
Resistencia, Corrientes et le Río Paraná
C'est le 23 janvier, dans l'après-midi, que nous finîmes par atteindre
le poste frontalier de Resistencia, en Argentine.
Des journalistes, déjà informés par les médias paraguayens, nous y attendaient.
Ce fut un peu comme d'un coup de
baguette magique que nous fûmes transportés dans un autre monde, car nous étions
sous le coup d'un orage d'une rare violence
et d'une tempête tropicale qui nous surprit une cinquantaine de kilomètres en amont.
La tradition française pour l'exploration du continent antarctique tout proche
avait sans doute une résonance particulière
dans l'imaginaire du peuple argentin.
L'hôtel de Corrientes où eut lieu la réception.
Nous apprîmes que le Maire de Corrientes nous recevrait, un peu comme des héros,
sur l'autre rive du Paraná.
Nous fûmes surpris et gênés par l'importance que prenait notre traversée.
Nous n'avions pas le sentiment de mériter de tels honneurs.
L'accueil du Maire, officiellement mandaté par le Gouvernement argentin,
nous toucha énormément. Il nous réserva
des chambres dans le grand hôtel local où se déroula la réception.
Depuis cette soirée amicale, nous savions que l'hospitalité des Argentins
n'est pas un vain mot.
Le Río Paraná, une vaste mer...
Nous étions cette fois sur un fleuve, le Río Paraná, qui se jette,
via le Río de la Plata,
dans l'Océan Atlantique. Le Río de la Plata porte abusivement
la désignation de "río".
En fait, le Río de la Plata est une véritable mer de près de
80 km de large. À mon sens, il ne
s'agit pas d'une embouchure du fleuve vers l'océan mais d'une pénétration
de celui-ci à l'intérieur des terres
pour former un immense golfe. Le delta du Paraná, qui est très large,
se jette dans cette avancée de l'océan.
Il ne s'agit que d'une observation eu égard à l'hydronyme de
"Río de la Plata" qui n'est pas
a priori tout à fait adéquat pour le spécialiste européen.
Passé le delta du Paraná, nous naviguions vraiment dans des eaux salées
qui se mélangeaient sur plusieurs
kilomètres aux eaux des fleuves Paraná et Uruguay.
Cela dit, toutes les cartes dénomment ce golfe1
Río de la Plata et l'on ne peut
toujours aller à l'encontre de la cartographie qui consacre un usage.
Le 24 janvier, nous sautions dans nos canots pour rejoindre la cité d'Empedrado.
Le bassin du Paraná constitue
une vaste zone inondable de près de 60 km de large. Le régime hydrographique
du Paraná est sensiblement différent
de celui du Paraguay en ce sens que le courant y est plus rapide. La navigation
y est intense. Il existait une liaison
permanente de ferries entre Asunción et Buenos Aires.
— 1 Cette mer est si vaste que l'on peut,
géomorphologiquement parlant, l'assimiler à
un véritable golfe. Néanmoins, pour être rigoureux, on peut admettre une structure
d'estuaire au contact avec le
delta du Paraná. C'est une désignation qui tombe sous le sens
pour l'hydrologue.
La fatigue des moteurs
Encore une fois, le diagnostic sur l'état de nos moteurs était mauvais.
Nous dûmes penser à conserver une réserve
de puissance pour pouvoir assurer dignement l'étape finale jusqu'à
Buenos Aires. Nous décidâmes alors d'un portage
jusqu'à la ville de Paraná que nous atteignîmes dans l'après-midi
du 26 janvier.
Ce fut laborieux de remettre en état de marche nos canots déposés sur
une immense plage de sable.
Le départ était tardif, vers 18 heures et, à notre étonnement, une navigation
difficile nous attendait.
À plusieurs reprises, nous fûmes gênés, et même inquiétés, par
la remontée de gros bateaux engendrant une houle
puissante. Comme des fétus de paille, nous étions emportés vers les berges envahies
de joncs qui entravaient nos hélices.
Il fallut nous débattre avec nos moteurs agonisants pour reprendre
le cours normal du fleuve. Parfois, la perte
de puissance des moteurs était compensée par la vitesse du courant.
Au crépuscule, nous décidions d'accoster le long d'un quai en béton
desservant une centrale électrique en activité.
Nous passâmes tant bien que mal la nuit dans nos canots. Le lendemain, en fin de matinée,
nous faisions une avant-dernière étape à San Pedro.
Le delta du Paraná
Le delta du Paraná
La navigation dans le site grandiose du delta du Paraná se compliquait.
Il fallait naviguer au soleil dans des centaines de canaux naturels
non cartographiés. Entre les bras, sur la terre ferme,
nous découvrions de très belles résidences secondaires uniquement accessibles
par voie d'eau. Il fallait atteindre
le Yacht Club de Buenos Aires pour solliciter avant la tombée
de la nuit notre hébergement ainsi que le stockage du matériel.
Après avoir navigué sur le Río de la Plata,
agité, nous atteignions non sans difficultés l'étape finale.
Là, nous fûmes très bien accueillis par les membres du Club.
Notre accompagnatrice du Yacht Club.
Et nous comprîmes très vite que notre périple suscitait un vif intérêt,
et que ce Yacht Club de prestige
allait devenir notre dernier campement avant notre envol pour Paris.
L'arrivée à Buenos Aires par le Paraguay et le Paraná
Le Río Paraguay et le Río de la Plata
avec le cours du Río Uruguay.
Le dernier kilomètre en Zodiac
On nous réserva un dortoir qui servait aux périodes de compétitions.
Ce site était tout à fait indiqué
car nous pouvions y recevoir la presse, les télévisions et organiser notre départ.
Comme à Asunción, l'Ambassadeur de France avait préparé notre arrivée.
J'eus le privilège de pouvoir
rendre visite à mes homologues argentins et de découvrir tous les lieux mythiques
de cette vieille capitale très attachante.
À Buenos Aires, le navire-école de la Marine nationale.
Un point final était mis à une aventure qui avait atteint ses objectifs.
Nous eûmes le sentiment d'avoir tous assumé,
chacun dans sa spécialité, nos responsabilités.
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