Pantanal indompté
Hostile à l'homme, ce Pantanal restera à jamais indompté. Il faut savoir nager
ou voler pour y survivre.
La flore n'a rien de commun avec celle du bassin amazonien caractérisé par
des espaces importants de forêts primaires.
Ici, les arbres n'ont pas longue vie. Ils sont disséminés ou regroupés
en bosquets qui ornent et balisent les rives des voies d'eau.
Les espèces de singes qui sont assez nombreuses vivent dans la canopée
de ces forêts en régénérescence.
Poison et antidote argileux
Nous fûmes souvent séduits par des vols de perruches ou des passages
de couples d'aras, gros perroquets
granivores attirés par des sites argileux.
C'est une constatation que j'ai eu l'occasion de faire sur l'Orénoque
et qui s'est confirmée en longeant les falaises de la
Serra Barranco Vermelho.
Dans la mesure où la plupart des fruits et des graines présentent
une forte toxicité, les animaux les consomment
en absorbant un antidote. On sait que les végétaux peuvent exercer
une autodéfense de plusieurs manières.
Il y a des sucs collants, les épines, les aiguilles, mais il y a aussi
la toxicité d'une arme chimique efficace.
Les aras sauvages peuvent devenir des animaux domestiques.
Celui de la jeune femme rencontrée la veille du Jour de l'An en est un bon exemple.
La faune est douée d'une formidable capacité d'adaptation en trouvant
une parade à cette toxicité.
En effet, le système digestif de nombreuses espèces peut assimiler
toutes sortes de baies ou de graines vénéneuses
à condition d'ingérer des boues argileuses qui neutralisent leurs effets toxiques.
D'où la forte probabilité de trouver des vols d'aras proches de sites argileux.
Bien que je n'aie pu le constater sur le terrain, on sait également que
les pécaris et les singes-araignées ingurgitent des boues argileuses dans le but
de neutraliser les plantes nocives.
L'interdépendance animale
Mais il ne faut pas uniquement attribuer l'attirance pour ces boues
à la seule obligation de compenser l'effet
des végétaux dangereux. Il y a aussi la nécessité pour certains animaux
de se débarrasser de tiques ou de parasites
hématophages de toutes sortes. D'ailleurs, au cours de notre périple,
nous avions pu constater à nos dépens
que ce sont les plus petits insectes qui mènent la vie dure au règne animal
et aux humains.
Dans cette jungle à demi noyée du Pantanal, aucune espèce ne peut vivre
isolée des autres espèces.
Il y avait naturellement des prédateurs, et nous savions que nous pouvions
constituer leurs proies.
Dans nos hamacs, lors d'un campement en pleine forêt, nous n'étions pas
à l'abri d'une attaque de jaguar.
Le jaguar patrouille la nuit et s'oriente à l'odorat pour atteindre sa proie.
Il a une préférence pour le pécari,
une sorte de cochon sauvage protégé par un cuir épais. Mais le pécari
est souvent sauvé du jaguar par les cris
des singes qui signalent le danger du haut de la canopée. Le pécari compte
aussi sur les gesticulations des
singes pour voir tomber son repas de la canopée. Il vit en bandes,
au sein d'une harde d'une trentaine d'individus.
Cet instinct grégaire protège assez efficacement cette espèce.
En revanche, le tapir, qui est l'un des mammifères terrestres les plus gros
du continent sud-américain,
n'a pas beaucoup à craindre d'un prédateur animal.
Mais il est souvent victime de l'homme qui le chasse pour sa chair qui est
tout à fait comestible.
Enfin, toute cette chaîne alimentaire montre que le Pantanal reste
un écosystème riche mais fragile parce qu'il est
à la merci brutale des variations climatiques que l'homme ne maîtrisera jamais.
Trois "Zodiac" de conserve vers Corumbá
Nous devions quitter les réalités de cette nature qui nous subjuguait
pour penser à la survie de notre expédition
à un moment où notre réserve de carburant s'épuisait inexorablement.
Forts de l'expérience de la navigation sur le canal Casiquiare au Venezuela,
nous envisageâmes à nouveau d'attacher
latéralement nos canots pneumatiques et d'avancer avec un seul moteur.
C'est à partir de la Faz Porto Très Bocas que nous prîmes
cette mesure d'économie, quitte à naviguer de nuit.
C'est ce que nous fîmes sans trop de conviction. Avant la nuit tombante
nous procédâmes à l'amarrage de nos trois bateaux
latéralement. Le plus gros et le plus lourd, au centre, assurait la propulsion
de l'ensemble. Cette décision eut pour effet
de nous rapprocher pour nous entraider dans des tâches qui ne nous incombaient
pas a priori. Il fallait se relayer
à la barre pour atteindre au plus vite la cité de Corumbá.
Pour la navigation de nuit, les choses se compliquaient. Chacun prenait son quart.
J'assistais le barreur, une torche
électrique à la main, pour lui donner en temps réel
les angles du cap à prendre.
Pratiquement, ces angles sont lus sur une carte au 1/100 000e
et répercutés à la barre,
sur le compas du bateau central, pour obtenir la direction souhaitée.
C'est grâce à la qualité de la feuille topographique
Morraria da Insua que nous pûmes nous sortir d'affaire.
Le Paraguai au niveau de Vista Alegre
(Dessin de J.-G. Mathé).
Nous prîmes l'option de contourner l'immense
lagune Lagoa Gaíba1, les eaux frémissantes
du Río Paraguai se mélangeant avec les eaux inertes
de la lagune sur un bon kilomètre.
Dans cette zone frontière avec la Bolivie, le paysage était bouleversé
par la montée des eaux. Le silence était profond
car les crues avaient affecté l'existence de toutes les formes de vie.
La nature devenait énigmatique et ne répondait plus
à la rationalité de nos informations topographiques.
Nous nous étions livrés en toute confiance à la sérénité de la nuit.
« Le silence est un ami qui ne trahit jamais »,
disait Confucius.
Des poissons de petite taille, surpris par la masse sombre de nos canots
pneumatiques, avaient eu la bonne idée de
sauter en l'air et de tomber à nos pieds. Par chance, nous avions ce soir-là
un puissant clair de lune. Nous n'avions
point à lutter contre d'autres ennemis que la vision incertaine et trompeuse
du paysage nocturne. Il fallait à tout prix
éviter de planter nos embarcations dans la boue ou de les percer
dans des végétations épineuses. Nous n'avions
accès à aucun repère objectif. Les arbres apparaissaient comme des ombres
géantes changeant de forme et de volume
au fur et à mesure de notre progression.
— 1 La lagune Lagoa Gaíba est immense
car elle est visible même sur la carte ONC au
1/1 000 000e. La plus grande partie de ce plan d'eau
se trouve en territoire bolivien.
Le Zodiac®
D'une parfaite étanchéité et d'une solidité remarquable,
le bateau gonflable Zodiac®
existe depuis plus d'un demi-siècle.
Aujourd'hui, le tissu Strongan™ a fait l'objet
d'analyses chimiques poussées
jusqu'au stade moléculaire, afin d'en maîtriser tous les composants.
Les limites de la résistance à la déchirure
ont été repoussées de plus de 50 %, à l'abrasion jusqu'à 50 %,
avec une excellente réponse aux
agressions climatiques de tout ordre.
Genista
|
À l'autre bout du désert aquatique
Notre esprit d'équipe, notre expérience et notre inébranlable détermination
eurent raison de ce désert aquatique
dont nous sortîmes sains et saufs.
Au petit matin, nous eûmes la chance inouïe de nous retrouver sur le lit principal
du Río Paraguai, à un endroit
parfaitement identifié sur la carte.
Soudain, nous découvrions à l'ouest, près de la frontière brésilienne,
la Serra do Amolar qui me permit de confirmer notre localisation.
Photo : La Serra do Amolar.
Avant d'atteindre Porto Très Bocas, nous décidions de déjeuner
à la hauteur de Faz Acurizal.
À Porto Très Bocas, lieu-dit situé à la confluence de trois ríos,
il fallait prendre le cap plein sud
pour se maintenir sur le cours du Río Paraguai.
C'est à partir de l'apport d'un affluent important,
le Río São Lourenço que le Paraguai change de gabarit.
Après cette confluence, le Paraguai passe d'une centaine de mètres de large
à environ trois cents mètres et devient
une véritable autoroute fluviale sans surprises. Le débit du río
s'accélérait en favorisant l'avancée de notre Expédition.
Nous avions suffisamment de carburant pour parcourir cette voie royale
jusqu'à Corumbá. Son cours était bien
stabilisé et devenu plus conforme à la représentation cartographique.
|
|