Poison et antidote argileux
Nous fûmes souvent séduits par des vols de perruches ou des passages de couples d'aras, gros perroquets
granivores attirés par des sites argileux.
C'est une constatation que j'ai eu l'occasion de faire sur l'Orénoque et qui s'est confirmée en longeant
les falaises de la Serra Barranco Vermelho.
Dans la mesure où la plupart des fruits et des graines présentent une forte toxicité, les animaux les consomment
en absorbant un antidote. On sait que les végétaux peuvent exercer une autodéfense de plusieurs manières.
Il y a des sucs collants, les épines, les aiguilles, mais il y a aussi la toxicité d'une arme chimique efficace.
La faune est douée d'une formidable capacité d'adaptation en trouvant une parade à cette toxicité.
En effet, le système digestif de nombreuses espèces peut assimiler toutes sortes de baies ou de graines vénéneuses
à condition d'ingérer des boues argileuses qui neutralisent leurs effets toxiques.
D'où la forte probabilité de trouver des vols d'aras proches de sites argileux. Bien que je n'aie pu le constater
sur le terrain, on sait également que les pécaris et les singes-araignées ingurgitent des boues argileuses dans le but
de neutraliser les plantes nocives.
Les aras sauvages peuvent devenir des animaux domestiques.
La jeune femme rencontrée la veille du Jour de l'An en est un bon exemple.
L'interdépendance animale
Mais il ne faut pas uniquement attribuer l'attirance pour ces boues à la seule obligation de compenser l'effet
des végétaux dangereux. Il y a aussi la nécessité pour certains animaux de se débarrasser de tiques ou de parasites
hématophages de toutes sortes. D'ailleurs, au cours de notre périple, nous avions pu constater à nos dépens
que ce sont les plus petits insectes qui mènent la vie dure au règne animal et aux humains.
Dans cette jungle à demi noyée du Pantanal, aucune espèce ne peut vivre isolée des autres espèces.
Il y avait naturellement des prédateurs, et nous savions que nous pouvions constituer leurs proies.
Dans nos hamacs, lors d'un campement en pleine forêt, nous n'étions pas à l'abri d'une attaque de jaguar.
Le jaguar patrouille la nuit et s'oriente à l'odorat pour atteindre sa proie. Il a une préférence pour le pécari,
une sorte de cochon sauvage protégé par un cuir épais. Mais le pécari est souvent sauvé du jaguar par les cris
des singes qui signalent le danger du haut de la canopée. Le pécari compte aussi sur les gesticulations des
singes pour voir tomber son repas de la canopée. Il vit en bandes, au sein d'une harde d'une trentaine d'individus.
Cet instinct grégaire protège assez efficacement cette espèce.
En revanche, le tapir, qui est l'un des mammifères terrestres les plus gros du continent sud-américain,
n'a pas beaucoup à craindre d'un prédateur animal.
Mais il est souvent victime de l'homme qui le chasse pour sa chair qui est tout à fait comestible.
Enfin, toute cette chaîne alimentaire montre que le Pantanal reste un écosystème riche mais fragile parce qu'il est
à la merci brutale des variations climatiques que l'homme ne maîtrisera jamais.
Trois "Zodiac" de conserve vers Corumbá
Nous devions quitter les réalités de cette nature qui nous subjuguait pour penser à la survie de notre expédition
à un moment où notre réserve de carburant s'épuisait inexorablement.
Forts de l'expérience de la navigation sur le canal Casiquiare au Venezuela, nous envisageâmes à nouveau d'attacher
latéralement nos canots pneumatiques et d'avancer avec un seul moteur.
C'est à partir de la Faz Porto Très Bocas que nous prîmes cette mesure d'économie, quitte à naviguer de nuit.
C'est ce que nous fîmes sans trop de conviction. Avant la nuit tombante nous procédâmes à l'amarrage de nos trois bateaux
latéralement. Le plus gros et le plus lourd, au centre, assurait la propulsion de l'ensemble. Cette décision eut pour effet
de nous rapprocher pour nous entraider dans des tâches qui ne nous incombaient pas a priori. Il fallait se relayer
à la barre pour atteindre au plus vite la cité de Corumbá.
Le Paraguai au niveau de Vista Alegre
(Dessin de J.-G. Mathé).
Pour la navigation de nuit, les choses se compliquaient. Chacun prenait son quart. J'assistais le barreur, une torche
électrique à la main, pour lui donner en temps réel les angles du cap à prendre.
Pratiquement, ces angles sont lus sur une carte au 1/100 000e et répercutés à la barre,
sur le compas du bateau central, pour obtenir la direction souhaitée. C'est grâce à la qualité de la feuille topographique
Morraria da Insua que nous pûmes nous sortir d'affaire.
Nous prîmes l'option de contourner l'immense lagune Lagoa Gaíba1, les eaux frémissantes
du Río Paraguai se mélangeant avec les eaux inertes de la lagune sur un bon kilomètre.
Dans cette zone frontière avec la Bolivie, le paysage était bouleversé par la montée des eaux. Le silence était profond
car les crues avaient affecté l'existence de toutes les formes de vie. La nature devenait énigmatique et ne répondait plus
à la rationalité de nos informations topographiques.
Nous nous étions livrés en toute confiance à la sérénité de la nuit.
"Le silence est un ami qui ne trahit jamais", disait Confucius.
Des poissons de petite taille, surpris par la masse sombre de nos canots pneumatiques, avaient eu la bonne idée de
sauter en l'air et de tomber à nos pieds. Par chance, nous avions ce soir-là un puissant clair de lune. Nous n'avions
point à lutter contre d'autres ennemis que la vision incertaine et trompeuse du paysage nocturne. Il fallait à tout prix
éviter de planter nos embarcations dans la boue ou de les percer dans des végétations épineuses. Nous n'avions
accès à aucun repère objectif. Les arbres apparaissaient comme des ombres géantes changeant de forme et de volume
au fur et à mesure de notre progression.
1 La lagune Lagoa Gaíba est immense car elle est visible même sur la carte ONC au
1/1 000 000e. La plus grande partie de ce plan d'eau se trouve en territoire bolivien.
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