La descente continue
Nous continuions notre descente en laissant l'Ilha do Taiamá
sur notre gauche. À Cáceres,
on nous avait indiqué que ce site était connu pour la richesse de sa faune.
On y aurait identifié des espèces
d'oiseaux que l'on ne trouve nulle part ailleurs. Il convient de souligner que,
sur près de vingt kilomètres,
le Paraguai est désigné par Río Taiamá sur la feuille
de Faz Sararé. Cela pourrait paraître a priori une erreur,
mais il est fort probable que le terme indien de Taiamá ait plus
de signification pour l'aborigène.
En descendant le Paraguai
Plus tard, nous eûmes le souvenir poignant d'une panne de moteur qui cloua
l'Expédition sur place
au niveau de la Barra do Río Sararé.
Mais nous n'avions à nous
en prendre qu'à nous-mêmes dans la mesure où
nous parcourûmes près de trois cents kilomètres en une journée au détriment
de la mécanique.
Les réparations effectuées, nous décidions de tenter de passer la nuit
du 6 janvier à la Faz Descaumdo.
Ce n'était pas gagné d'avance, mais nous y fûmes accueillis
comme si notre arrivée était providentielle.
Le gérant avait fait en sorte que la soirée ait un air de fête.
Ils étaient assez curieux et admiratifs
de notre projet. Le soir, tard, nous avions pu accrocher nos hamacs
dans un long couloir. J'ai le souvenir qu'un
crochet avait cédé et que l'un de nos équipiers avait été subitement
projeté au sol. Mais grâce à Dieu, il n'eut pas à en souffrir.
Dès sept heures du matin nous étions prêts à partir avec un agréable
souvenir de cette étape.
Le bateau-épicier
Après avoir bien navigué, nous décidions de déjeuner à Porto Conceição.
Nous pensions que c'était un hameau
ou un village où nous pourrions faire quelques provisions.
En fait, il s'agissait d'une ferme, une faz,
de style colonial, dont l'immense véranda donnait directement sur le Río.
Le couple de fermiers nous accueillit
avec une rare hospitalité. Peu après notre arrivée, la lancha
de l'épicier accostait pour approvisionner les fermiers.
Photo : Le bateau-épicier dans le Pantanal
Nous visitâmes une partie de la propriété en pénétrant dans l'intérieur
des terres où les marécages étaient omniprésents.
Nous décidions de lever les amarres le lendemain vers quatorze heures.
Au rythme du cycle de l'eau
Bientôt nous allions naviguer dans une zone où le réseau hydrographique
et la cartographie existante divergeaient
notoirement. Déjà nous étions en plein Pantanal,
le plus grand marécage du monde.
On estime environ à 360 000 km2 la surface couverte
par cet univers semi-aquatique.
À la saison des pluies, il couvre le sud du Brésil, une partie
du pays Paraguay ainsi que la partie nord
de l'Argentine. Tous les spécialistes ont conscience qu'il recèle une faune
d'une richesse exceptionnelle.
Dans ces immenses étendues, la nature vit au rythme du cycle de l'eau.
Ce cycle alterne en phase avec les périodes
climatiques qui caractérisent les climats tropicaux : une saison
des pluies suivie d'une saison de sécheresse.
Ce qui est fantastique c'est que la variation du cycle de l'eau est progressive
et suffit à créer de nouveaux habitats fauniques.
Paradoxalement, on y trouve des poissons des mêmes espèces que celles
qui peuplent les océans. On a pu
savourer le dourado qui est une dorade d'eau douce pouvant atteindre
près d'un mètre de long. Les caïmans
prolifèrent. On les voit souvent inertes, comme empaillés, se réchauffant
sur les plages de sable.
Une faune extraordinaire
Les rives des ríos sont habitées par des mammifères aquatiques
comme les loutres géantes1
qui peuvent mesurer jusqu'à deux mètres de long. Elles vivent dans un terrier
creusé sur les rives de terre ferme.
En saison sèche, elles émigrent dans les rivières et les lacs permanents
du territoire.
Les oiseaux échassiers sont très nombreux. Ils vivent en colonies.
Mais leur trésor de guerre se constitue en saison sèche :
la diminution des nappes d'eau facilite leur pêche, les poissons se regroupant
dans des étangs de plus en plus petits.
— 1 Loutre du Pantanal :
c'est la plus grande du monde. C'est un animal
très puissant qui vit en groupe. L'adulte peut se nourrir de près de 4 kg
de poissons par jour. Elle constitue paradoxalement
un danger pour les caïmans de taille moyenne.
Le jaguar "onça"
Cette alternance de vie aquatique et de vie terrestre attire
un certain nombre de prédateurs.
Le jaguar, ou onça2 pour les indigènes, est un prédateur
redouté.
C'est le plus important des carnivores d'Amérique du Sud qui chasse notamment
de gros rongeurs comme le
capibara3, sorte d'énorme rat qui peut rester immergé
sous les herbes flottantes
ou capim pour échapper au redoutable jaguar.
Si nous n'avons pas eu l'opportunité d'apercevoir l'onça, c'est que
ce félin est très sensible
au bruit et ne s'attaque pas vraiment à l'homme qui bouge ou qui est
en activité.
Photo : Peau de jaguar "onça"
— 2 Onça ou Onça-pintada :
nom commun du félin le plus puissant
du continent américain. Son nom, dans les forêts subtropicales,
est yaguar. L'onça adulte peut atteindre
jusqu'à 1,85 m de long sans la queue. Le pelage comporte le dessin
de grandes rosettes sombres et épaisses qui contiennent
des points plus petits, contrairement au pelage du léopard.
L'onça (jaguar) nage très bien. [N.d.l.R.]
— 3 Capibara :
aussi désigné par le nom de Cochon d'eau. [JGM]
Complément : De la taille d'un porc, le Hydrochœrus hydrochæris
semi-aquatique peut atteindre une longueur de
1,20 m. [Du Tupi capii : herbe et urara :
mangeur]. [N.d.l.R.]
Scène d'hypnose
En revanche, nous assistâmes à l'hypnose qu'un caïman de près de
quatre mètres exerçait sur une sorte de héron
figé et posé sur un vieux tronc d'arbre que les eaux avaient transporté
sur la plage de sable. Moteur coupé,
c'est à la rame et avec prudence que nous pûmes approcher
cette scène inoubliable.
Mais cette nature est plus subtile, plus complexe que de simples caricatures
réalisées par des aventuriers de passage.
Il fallait aussi écouter les habitants, ceux qui ont une vision complète
de leur condition adaptatrice.
Ils nous apprirent que la nature et l'homme ne se sont jamais séparés.
Des fermiers ou fazendeiros nous expliquèrent à leur manière
cette mutation de la nature, cette interaction
entre le cycle de l'eau et le modelé du paysage.
Ils nous confièrent qu'en saison de sécheresse, les marécages laissent
place à des prairies de plusieurs milliers
d'hectares. Le territoire change d'aspect et comme dans une représentation
théâtrale, d'autres animaux
sortent de leur léthargie et entrent en scène. C'est par exemple
la période où la tamanoir fait son apparition
avec son grand nez et sa longue queue fournie.
Des phénomènes spasmodiques
La conjonction d'une température élevée et d'une baisse importante
des eaux rend la vie difficile pour certaines espèces.
Les poissons qui sont piégés dans des étendues d'eau de plus en plus petites
n'ont aucun moyen d'échapper à la vigilance
d'oiseaux voraces comme le tental avec son bec noir en ciseaux
ou les spatules, sorte de flamants roses ayant un bec
en forme de spatule.
C'est au cours de cette saison que les eaux se rétractent.
Nous pouvons d'ailleurs constater ces phénomènes spasmodiques
à la simple lecture des hydronymes qui abondent sur le Río Paraguai.
C'est ainsi que les hydronymes Furado do Río Velho,
Volta do Manoel Carneiro
et Estirao do Alegre expriment respectivement les actions de
percée ou de trouée, de retour, de régression comme d'extension.
Tous ces mouvements naturels sont le miracle du Pantanal que nous traversions
avec émotion et humilité. Et j'eus le sentiment d'agresser cet univers amphibie
avec les moteurs assourdissants de nos canots ou les meurtrissures causées
par nos hélices à la faune aquatique.
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Le Pantanal, au sud de Cáceres
Le bassin du Paraguai est maintenant atteint.
Cette carte montre la région de Cáceres et la confluence
entre le Río Jaurú et le Río Paraguai.
(Les cours d'eau sont en violet).
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