Entretien et rencontre
La première journée de notre escale fut consacrée à la confortation des structures en caoutchouc et à
la révision des moteurs.
Le lendemain, nous fîmes la connaissance d'un prêtre français, le Père René. Il nous reçut chaleureusement,
et je me souviens de ce cadeau d'un calendrier de la Nouvelle Année qu'il nous fit, et qui prit à nos yeux une
valeur de symbole de la marche du temps annonciateur d'un imminent retour à la civilisation.
Maintenant le temps nous était compté et il fallait tenir notre programme. Autour d'un verre, le Père René
nous conta l'histoire des esclaves noirs qui, pourchassés par des colons, s'étaient réfugiés dans les hauteurs de
la Serra2 Ponta de Morro.
Ce n'était pas une légende car cette communauté vivait encore en autarcie dans un thalweg3
perché sur un replat de la montagne, dans un secteur du lieu-dit Quilombo.
Au retour, en rejoignant notre campement, je m'arrêtai dans un bazar et n'ai pu résister à l'achat d'une machette
de vaqueiro présentée dans un superbe fourreau de cuir.
2 Serra : montagne.
3 Thalweg Le mot est d'origine allemande : Thal (vallée)
et Weg (chemin) s'écrit thalweg. C'est la ligne de fond d'une vallée (ligne de rencontre des eaux),
qui joint les points les plus bas d'une vallée. Elle est parfois matérialisée par un cours d'eau. Le mot a gardé
son h étymologique dans le langage géographique français, même si aujourd'hui l'orthographe réformée allemande
a choisi Talweg. [N.d.l.R.]
Des baías complexes
Le 6 janvier 1980, vers 13 heures, nous quittions Cáceres pour nous lancer dans les arcanes du majestueux
Paraguai qui sinue vers le sud pour confluer avec le Paraná.
Sur ce type de réseau hydrographique à très faible pente, les préoccupations du navigateur sont d'un autre ordre.
La difficulté ne réside plus dans la détection d'affleurements rocheux, de rapides ou même de barres de sable.
Mon souci principal était de maintenir l'Expédition dans le lit principal du río en déjouant les fréquentes
occasions de se perdre dans les baías complexes.
Les grands espaces
Après une cinquantaine de kilomètres de navigation, nous vîmes le paysage se transformer avec des reliefs,
des falaises qui se reflétaient dans les eaux calmes du Paraguai. Le río avait stabilisé son cours en bordure
de la Serra do Simão Nunes et de la Serra Barranco Vermelha. À travers ce dernier oronyme4,
on devine la beauté des paysages avec les couleurs rouges des falaises qui s'imposent dans une nature vert-sombre.
Que de poésie dans ce site qui fait naître en nous des sensations de bonheur et de mélancolie. On y retrouvait un peu
cette nostalgie des grands espaces qui aurait pu exalter la sensibilité de Vila Lobos et inspirer l'un de ses concertos.
4 Oronyme : c'est le nom propre qui désigne une forme de relief.
Cela peut être un sommet, une crête ou un quelconque accident topographique. Le nom d'une chaîne de montagne est un
oronyme.
Sur le bord du Paraguai
Bientôt nous atteignions la confluence entre le Río Jaurú et le Río Paraguai.
Je tenais à identifier sur le terrain cette jonction car c'est là que nous aurions dû directement aboutir
si nous avions effectivement emprunté les voies fluviales assurant la liaison des deux bassins hydrographiques.
C'est l'hydronyme5 Barra do Río Jaurú qui matérialise la zone de confluence.
Le terme de Barra ou "Barre" est souvent utilisé pour identifier un haut-fond formé par le contact brutal
de deux eaux. Ce phénomène est d'autant plus fort et plus apparent que le régime des ríos est différent.
Le Paraguai est si complexe en circonvolutions que l'hydrographe a été obligé de nommer les discontinuités
et les phénomènes majeurs afin que le navigateur ne se perde pas.
D'ailleurs c'est dans ce secteur que nous commencions à pénétrer dans le Pantanal, cet immense marécage,
réserve naturelle unique au monde. Des toponymes comme Pantanal do Padre Inacio ou Pantanal do Baiazinha en témoignent.
Une vue de la région de Pantanal, souvent sujet aux inondations.
Sur la rive droite du Río Paraguai, à l'opposé des Serras, on devine d'immenses enclos d'élevage intensif
et les grandes fermes, les Faz Nova Esperança et Faz Retiro das Conchas, cartographiées avec précision. Il s'agit
principalement de zones d'élevages de bovins croisés de zébus, d'une grande robustesse. C'est la richesse du Haut-Mato Grosso
et il n'était pas rare d'être surpris par d'énormes bétaillères, barges à fond plat impressionnantes par leur capacité
de chargement.
5 Hydronyme : c'est le nom propre, et non la désignation, donné
à un élément hydrographique. Exemple : "Baía do Castelo" est un hydronyme qui figure en écriture bleue
sur une carte. "Baía" (baie) est une désignation hydronymique au même titre que "Ilha"
(île).
Complément : Un toponyme est, selon l'Institut géographique national,
un nom propre attribué à une entité géographique. Au sens large, c'est un terme qui inclut nom géographique
et nom extraterrestre. Par exemple : Montpellier, Pont Jacques-Cartier, Canyon du Colorado,
Étoiles Bételgeuse, Antarès, Rigel. [N.d.l.R.]
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