Le plus difficile est derrière...
Après avoir corroboré toutes ces études par des observations lors du passage
dans la zone de crête de toute l'équipe,
nous prenions conscience, avec un réel soulagement,
que le plus difficile de l'expédition était maintenant derrière nous.
Nous fêtions cet événement en partageant une bonne bouteille de cachaça
que les indigènes du Mato Grosso désignent sous le nom de Pinga.
Cáceres et le Río Paraguai
Ce fut à la nuit tombante que nous atteignîmes Cáceres.
Il nous restait encore quelques forces pour décharger le matériel du camion
qui avait effectué notre portage.
Nous étions déjà le 3 janvier et nous avions l'intention de faire
une étape assez longue pour remettre en état
nos embarcations afin d'entreprendre la dernière phase de l'expédition.
Cáceres, une petite ville de 10 000 habitants,
un point de civilisation où convergent des voies routières
indispensables pour assurer les liaisons dans les directions est-ouest
et nord-sud. Sur la carte ONC
(Operational navigation chart), on trouve la désignation toponymique
de San Luís de Cáceres,
que les cartes officielles brésiliennes ne reprennent pas
pour ne retenir que Cáceres.
Nous repérâmes un bâtiment désaffecté, sans portes ni fenêtres,
au pied de la pile ouest du pont qui enjambe
le Río Paraguai1 et une partie de la zone inondable.
Cette zone est vaste. Son emprise
peut atteindre 8 km. Elle est riche en îles et en baías.
Le bassin du Paraguai est bordé à l'est par des chaînes de montagnes
aux plissements parallèles d'orientation
sud-ouest – nord-est, dont l'altitude maximale
n'excède pas 600 mètres.
La cote hydrographique du Río Paraguai est de l'ordre de
115 mètres à Cáceres.
Ce fleuve qui, en toute rigueur, n'est qu'un affluent du Paraná,
a une pente très faible, ce qui explique
l'immense étendue des zones inondées pendant la saison des pluies.
Il prend sa source un peu plus au nord, à une
dizaine de kilomètres du lieu-dit Diamantino.
Le Río Paraguai à Cáceres
(V.M.Ponse, SDSU).
— 1 Paraguai :
il s'agit de la désignation hydronymique brésilienne
que nous retiendrons pour la traversée du Brésil.
L'orthographe "Paraguay" sera utilisée en territoire hispanophone.
Entretien et rencontre
La première journée de notre escale fut consacrée à la confortation des structures
en caoutchouc et à la révision des moteurs.
Le lendemain, nous fîmes la connaissance d'un prêtre français, le Père René.
Il nous reçut chaleureusement, et je me souviens de ce cadeau d'un calendrier
de la Nouvelle Année qu'il nous fit, et qui prit à nos yeux une
valeur de symbole de la marche du temps annonciateur d'un imminent
retour à la civilisation.
Maintenant le temps nous était compté et il fallait tenir notre programme.
Autour d'un verre, le Père René
nous conta l'histoire des esclaves noirs qui, pourchassés par des colons,
s'étaient réfugiés dans les hauteurs de
la Serra2 Ponta de Morro.
Ce n'était pas une légende car cette communauté vivait encore en autarcie
dans un thalweg3
perché sur un replat de la montagne, dans un secteur du lieu-dit Quilombo.
Au retour, en rejoignant notre campement, je m'arrêtai dans un bazar
et n'ai pu résister à l'achat d'une machette
de vaqueiro présentée dans un superbe fourreau de cuir.
— 2 Serra :
montagne.
— 3 Thalweg :
Le mot est d'origine allemande : Thal (vallée)
et Weg (chemin) s'écrit thalweg. C'est la ligne de fond d'une vallée
(ligne de rencontre des eaux),
qui joint les points les plus bas d'une vallée. Elle est parfois matérialisée
par un cours d'eau. Le mot a gardé
son h étymologique dans le langage géographique français,
même si aujourd'hui l'orthographe réformée allemande
a choisi Talweg. [N.d.l.R.]
Des baías complexes
Le 6 janvier 1980, vers 13 heures, nous quittions Cáceres
pour nous lancer dans les arcanes du majestueux
Paraguai qui sinue vers le sud pour confluer avec le Paraná.
Sur ce type de réseau hydrographique à très faible pente, les préoccupations
du navigateur sont d'un autre ordre.
La difficulté ne réside plus dans la détection d'affleurements rocheux,
de rapides ou même de barres de sable.
Mon souci principal était de maintenir l'Expédition dans le lit principal
du río en déjouant les fréquentes
occasions de se perdre dans les baías complexes.
Les grands espaces
Après une cinquantaine de kilomètres de navigation, nous vîmes
le paysage se transformer avec des reliefs,
des falaises qui se reflétaient dans les eaux calmes du Paraguai.
Le río avait stabilisé son cours en bordure
de la Serra do Simão Nunes et de la Serra Barranco Vermelha.
À travers ce dernier oronyme4,
on devine la beauté des paysages avec les couleurs rouges des falaises
qui s'imposent dans une nature vert-sombre.
Que de poésie dans ce site qui fait naître en nous des sensations
de bonheur et de mélancolie. On y retrouvait un peu
cette nostalgie des grands espaces qui aurait pu exalter la sensibilité
de Vila Lobos et inspirer l'un de ses concertos.
— 4 Oronyme :
c'est le nom propre qui désigne une forme de relief.
Cela peut être un sommet, une crête ou un quelconque accident topographique.
Le nom d'une chaîne de montagne est un oronyme.
Sur le bord du Paraguai
Bientôt nous atteignions la confluence entre le Río Jaurú
et le Río Paraguai.
Je tenais à identifier sur le terrain cette jonction car c'est là que
nous aurions dû directement aboutir
si nous avions effectivement emprunté les voies fluviales
assurant la liaison des deux bassins hydrographiques.
C'est l'hydronyme5 Barra do Río Jaurú
qui matérialise la zone de confluence.
Le terme de Barra ou "Barre" est souvent utilisé
pour identifier un haut-fond formé par le contact brutal
de deux eaux. Ce phénomène est d'autant plus fort et plus apparent
que le régime des ríos est différent.
Le Paraguai est si complexe en circonvolutions que l'hydrographe
a été obligé de nommer les discontinuités
et les phénomènes majeurs afin que le navigateur ne se perde pas.
D'ailleurs c'est dans ce secteur que nous commencions à pénétrer dans le Pantanal,
cet immense marécage,
réserve naturelle unique au monde. Des toponymes comme
Pantanal do Padre Inacio ou Pantanal do Baiazinha
en témoignent.
La région de Pantanal, souvent sujette aux inondations.
Sur la rive droite du Río Paraguai, à l'opposé des Serras,
on devine d'immenses enclos d'élevage intensif
et les grandes fermes, les Faz Nova Esperança
et Faz Retiro das Conchas, cartographiées avec précision.
Il s'agit
principalement de zones d'élevages de bovins croisés de zébus,
d'une grande robustesse. C'est la richesse du Haut-Mato Grosso
et il n'était pas rare d'être surpris par d'énormes bétaillères,
barges à fond plat impressionnantes par leur capacité de chargement.
— 5 Hydronyme :
c'est le nom propre, et non la désignation, donné
à un élément hydrographique. Exemple :
"Baía do Castelo" est un hydronyme qui figure
en écriture bleue
sur une carte. "Baía" (baie) est une désignation
hydronymique au même titre que "Ilha" (île).
Complément : Un toponyme est, selon l'Institut
géographique national, un nom propre attribué à une entité
géographique. Au sens large, c'est un terme qui inclut nom géographique
et nom extraterrestre. Par exemple : Montpellier, Pont Jacques-Cartier,
Canyon du Colorado, Étoiles Bételgeuse, Antarès, Rigel.
[N.d.l.R.]
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Le Pantanal
Le Pantanal (de pântano : marécage) a bien changé,
depuis l'époque de l'Expédition Eldorado.
L'écologie
Le Pantanal est un monde à part : le visiteur y découvre
la nature dans toute sa splendeur, surtout la faune.
Ce "sanctuaire écologique" s'étend sur 135 000 ha
d'une région inondée périodiquement par la
rivière Paraguai et ses affluents, dont le Río Cuiabá.
Tout pour le touriste
Les safaris-photos, la pêche au piranha, le Festival international
de Pêche de Cáceres et les promenades
en bateau sur le Paraguai sont devenus aujourd'hui des attraits touristiques
majeurs.
Le Parc indien
Dans le Nord-Est de l'État, l'immense Parc indien de Xingu,
créé en 1961, a une surface de 2 600 000 ha
et est traversé par quelques rivières, comme le Xingu, long de 2 266 km,
affluent de l'Amazone, et la rivière
Suiá-Miçu. Pour y arriver il faut prendre la route fédérale
de Cuiabá à Santarém. Diverses nations indiennes
occupent le Parc indien du Xingu, parmi lesquelles les Jurunas.
La construction d'une route fédérale (BR-080) coupant
la partie nord du Parc a soulevé beaucoup de protestations
de la part des Indiens et de quelques O.N.G.
Genista
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Les cartes brésiliennes, compagnes de tous les jours
J'exploitais au mieux les rares feuilles à l'échelle du
1/100 000e dont je disposais.
Il ne fallait surtout pas être distrait et rater le repérage
de la confluence du Río Bracinho et du Río Paraguai.
Le risque était grave et il était facile de se fourvoyer
dans un affluent plus important que le cours principal.
J'avais relevé que le Río Bracinho était, comme son nom l'indique,
un bras du Paraguai qui constitue une
immense boucle délimitant une réserve naturelle que nous supposions
ouverte aux chercheurs et au tourisme écologique.
En Europe, et notamment en France, les réseaux hydrographiques
sont bien hiérarchisés par le géographe.
La distinction entre rivière et fleuve est nette en ce sens que le fleuve
est un cours d'eau plus ou moins important qui aboutit à la mer.
En Amérique latine, cette différenciation n'existe pas et le terme
de río désigne aussi bien un fleuve qu'une rivière.
En revanche, le Brésil procède à une hiérarchisation entre un cours d'eau
intermittent dénommé córrego
et un cours d'eau permanent, le río.
Cela dit, nous ne pouvons que louer la qualité de la cartographie brésilienne
réalisée par le Service géographique dépendant du Ministère des Armées.
Le bassin du Paraguai est atteint
Le bassin du Paraguai est maintenant atteint.
Cette carte montre la région de Cáceres et la confluence
entre le Río Jaurú et le Río Paraguai.
(Les cours d'eau sont en violet).
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