Départ de Ilha da Flores
Finalement, nous avions décidé de quitter Ilha das Flores
sans attendre la venue du bateau gouvernemental.
Nous prenions une décision à l'emporte-pièce et il fallut l'assumer
malgré la diminution de notre réserve de carburant.
Un terrain à réécrire sur la carte
C'est donc le 27 décembre vers neuf heures que l'Expédition
se lança dans la remontée du Haut-Guaporé
avant d'essayer de rejoindre le bassin du Río Paraguai1.
Nous quittions l'extrême sud de l'État du Rondonia pour pénétrer
dans la partie ouest de l'État du Mato Grosso.
C'était sans doute l'une des parties les plus isolées, les plus sauvages
et les plus exaltantes du parcours.
Au fur et à mesure de notre progression, le Guaporé se rétrécissait,
le courant s'accélérait et la navigation
devenait de plus en plus difficile. Souvent les méandres du lit principal
pouvaient être confondus avec des bras secondaires
qui forment des baías ou bahías2.
On imagine qu'il devait falloir mettre à profit toute l'astuce
et l'expérience d'un topographe pour réinventer
à chaque instant le cours réel du río à l'aide de cartes
et d'imageries satellitaires3.
Il y avait un décalage permanent entre le terrain, les cartes assez
anciennes et les imageries spatiales plus récentes,
et il fallait à tout prix éviter de se perdre dans des marécages sans issue.
— 1 Paraguai :
Nous suivons, dans Genista Informations et dans le
site Genista, l'orthographe originale des noms de lieux.
Ainsi écrivons-nous Río avec un accent,
et le nom du fleuve avec un i. Bien évidemment, on trouve aussi
ailleurs le nom retranscrit en expagnol avec un y.
[N.d.l.R.]
— 2 Baía est l'orthographe
brésilienne. Bahía est l'orthographe espagnole.
— 3 Imagerie satellitaire :
désignation officielle de ce que l'on appelle plus
communément photo-satellite. C'est une information géographique
traitée à partir des données du satellite Landsat
dans un canal mettant en valeur, de manière non équivoque,
les circonvolutions du réseau hydrographique.
L'attente de la « lancha »
Nous faisions mine d'oublier que nos moteurs tournaient en sur-régime
et que nos réserves diminuaient à vue d'œil.
Heureusement, le bateau gouvernemental, la lancha4
qui assurait en quelque sorte
un service public mensuel, pouvait nous secourir pour nous transporter
jusqu'à la ville du bout du monde de Mato Grosso,
également localisée sous le toponyme de Vila Bela sur certaines cartes.
Après nous être consultés, il s'était avéré que nous n'avions pas le choix.
C'était une question de survie
et nous décidâmes d'attendre de pied ferme le bateau providentiel.
Ce fut donc au niveau de Rolim de Moura que
nous décidâmes de camper, attirés par une plage de sable blanc éclatant,
censée se trouver, d'après mes observations,
sur le chemin de nos sauveteurs tant espérés.
— 4 Lancha :
bateau avec une coque en bois qui peut être important,
dix mètres environ, permettant le transport des personnes et des marchandises.
Il dispose d'une cabine de pilotage et d'une soute assez spacieuse.
Deux noms pour une ville
En 1731, Arthur et Fernando Paes de Barros explorèrent le Guaporé
pour y chercher de l'or et des esclaves.
La densité de la végétation les poussa à appeler cet endroit
"Mato Grosso", la brousse épaisse.
Un village fut fondé sous le nom de Pouso Alegre.
Quand le gouvernement brésilien créa l'État de Mato Grosso,
aux confins de la Bolivie, il nomma comme
gouverneur Antonio Rolim de Moura qui a laissé son nom au village
situé sur le Guaporé.
Le 19 mars 1752, de Moura fonda la ville de
Vila Bela da Santíssima Trindade à l'emplacement
de Pouso Alegre,
et Vila Bela devint la capitale de l'État nouvellement
nommé de Mato Grosso.
Entre 1825 et 1835, le gouvernement se déplaça à Cuiabá
et Vila Bela perdit son importance politique.
La ville perdit aussi son nom et ne fut plus appelée que Mato Grosso.
Une grande partie de la population alla habiter à Cuiabá.
Ce n'est qu'en 1978 que la ville retrouva son nom de
Vila Bela da Santíssima Trindade.
Genista
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Les escadrilles attaquent
La nuit fut un calvaire. Des nuées de moustiques arrivaient à s'introduire
dans les petits abris que nous
avions implantés. C'était la première fois que nous montions de
petites tentes individuelles à la protection
aléatoire. Comme par hasard, les escadrilles de moustiques rodaient
toujours aux alentours de la fermeture
à glissière et là, il n'y avait aucune parade.
Je n'étais pas absolument certain d'avoir choisi le bon endroit
pour notre campement car le bateau gouvernemental
pouvait très bien choisir de passer sur un autre bras du Guaporé.
Mais au petit matin nous percevions un bruit sourd et saccadé.
C'était le teuf-teuf du moteur qui résonnait
dans le silence religieux de cette nature profonde. Bientôt nous apercevions
les couleurs vives de la cabine du
pilote que l'on distinguait au détour d'un méandre.
Des hamacs sur la "lancha"
Très vite, le pilote, qui connaissait notre existence depuis le départ de
Guajará-Mirim, stoppa les machines.
Nous fûmes autorisés à arrimer nos bateaux à l'arrière de la lancha
gouvernementale.
En fait, il s'agissait d'une grosse embarcation automotrice sur le côté
de laquelle était arrimée une lancha
plus petite permettant d'accroître la capacité de transport.
Les hamacs des membres de l'Expédition Eldorado,
accrochés dans la "lancha" gouvernementale.
Il fallut organiser notre installation sur le bateau-moteur,
accrocher nos hamacs et récupérer des affaires personnelles
et des instruments de navigation afin de bien identifier l'itinéraire
que nous allions parcourir en remontant le cours du Guaporé.
L'État de Mato Grosso
Depuis le passage de l'affluent du Guaporé, le Río Cabixi,
nous étions certains d'être dans l'État de Mato Grosso.
Au total, nous avions déjà parcouru près de huit mille kilomètres en canots
pneumatiques et surmonté bien des vicissitudes.
Notre petite "croisière touristique" devait durer plusieurs jours.
Nous installâmes sans difficultés
nos hamacs en nous groupant sur le pont avant du bateau-moteur qui tractait
l'ensemble du dispositif. Compte tenu
de l'importance de la batellerie, nous ne pouvions progresser que très lentement
sur un río riche en méandres et dans un site d'une beauté époustouflante.
Au cours de la première soirée, nous essuyâmes les plâtres et nous fûmes
contraints de nous adapter au confort spartiate
qui, somme toute, ne nous avait pas affectés.
Il y avait une forte promiscuité où femmes, enfants et vieillards
se mêlaient aux vaqueiros ou gardians, sorte de cow-boys armés.
Nous étions là, au milieu de ce décor, un peu maladroits car nous avions
perdu notre instinct grégaire au cours de
notre traversée amazonienne. Mais, nous fûmes très vite intégrés
avec cette image d'aventuriers atypiques venant d'un autre monde.
La vision de nos canots de caoutchouc faisait sensation dans la mesure
où nous étions spécialement dans la région
productrice de latex et que jamais aucun autochtone n'aurait imaginé
que l'on pouvait naviguer et passer des rapides
sur de tels boudins flottants, en apparence très vulnérables.
Des embarcations embarquées
Après vingt quatre heures de navigation, le pilote, solide batelier,
nous demanda de hisser nos canots au niveau de la proue.
Nos canots constituaient un frein à la vitesse de croisière à laquelle
il fallait se maintenir pour assurer les étapes dans les temps convenus.
C'était un véritable service public car nous étions nourris et transportés
pour une contribution dérisoire, symbolique
pour notre budget. Elle était d'ailleurs raisonnable pour les aborigènes
qui utilisaient régulièrement cette navette.
Un matin de je ne sais plus quel jour, nous accostâmes en Bolivie,
à Puerto Villazón qui est également désigné
par le nom de Remanso.
Ce village se situe sur la rive gauche du Guaporé qui assure la frontière
entre le Brésil et la Bolivie.
Il fallut escalader un escarpement argileux pour atteindre
les premiers baraquements du lieu-dit.
Le "vaqueiro"
Le mot vaqueiro est construit sur le mot vaca
("vache") et le suffixe –eiro
qui donne un nom d'agent, en portugais. En espagnol : vaquero.
Le vaqueiro est un gardien de vaches —
en anglais : un cowboy.
Le mot, a plusieurs sens :
1. Un employé à cheval qui a pour mission de garder les troupeaux de bovins.
2. Un homme qui se donne en spectacle à des rodéos.
3. Une personne irresponsable (en matière de conduite automobile).
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Un embryon de civilisation
Nous fîmes très vite connaissance des quelques passagers
qui s'apprêtaient à embarquer. Ces personnages étaient typiques.
Nous avions le souvenir de ce grand cow-boy quinquagénaire,
un grand propriétaire terrien, accompagné de sa jeune
et protégée servante qui s'occupait avec délicatesse de son magnifique ara.
Nous sentions parfois une tension
dans le regard du maître qui semblait surveiller de très près
le comportement de sa compagne peu farouche.
La jeune Indienne peu farouche,
accompagnée de son magnifique ara.
Nous étions fascinés par cette végétation dense qui se miroitait
dans une eau calme. Parfois nous apercevions
quelques rares plages de sable blanc éclatant. Ici, tout était
à dimension humaine. Il arrivait que, dans
certains méandres, la cabine du pilote frôlait feuillages et branchages.
Au centre du río, nous étions protégés des moustiques.
Nous fûmes épargnés de campements dangereux car nous traversions
une région légendairement connue pour ses dangers. Dans ces magnifiques
plages de sable se cachent des raies électriques
particulièrement puissantes et nous avions sans doute échappé
aux morsures de serpents corail et aux agressions de grosses
araignées noires, sorte de mygales venimeuses, qui hantent la canopée.
Nous nous adaptâmes très vite à cet embryon de civilisation,
et la veillée du Jour de l'An fut chaude. La cachaça
aidant, nous avions failli perdre un passager tombé à l'eau,
que nous pûmes in extremis hisser à bord.
La carte des lieux
La partie la plus haute du Río Guaporé,
de Pedras Negras jusqu'à
Vila Bela da Santíssima Trindade,
au moment de quitter le Bassin de l'Amazone pour le Bassin du Paraná,
vers le Río Jaurú.
(Les fleuves sont tracés en violet)
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