Une île inhabitée...
Nous étions dans un décor merveilleux.
C'était un peu comme une image de bande dessinée colorée, simple,
aux contours nets.
On pouvait y imaginer le personnage de Tintin à la recherche d'un trésor oublié
par des mercenaires du siècle dernier !
Mais très vite, nous devions nous rendre aux réalités.
L'île n'était pas habitée...
Et pourtant...
L'île inhabitée... et ses fazendeiros
Vers la mi-journée, nous fûmes surpris par l'arrivée de quelques fermiers
fazendeiros, éleveurs de bovins,
venus déjeuner dans un bâtiment rustique qui fut sans doute le corps
d'une ancienne fazenda, ou ferme.
Burinés par le soleil, avec de longues moustaches assombries
par un large chapeau de gaucho, ils avaient une mine patibulaire.
Nous apprîmes que le fermier, entouré de ses fidèles employés,
était venu rabattre vers l'intérieur des terres
une partie de son troupeau de bovins. Nous comprîmes que nous étions
dans le territoire de sa propriété.
Le navigateur, Jean-Gérard Mathé
Diplomatie et confiance
Conscients d'être dans un domaine privé [cf. encadré],
nous avons dû faire preuve d'une certaine diplomatie
pour leur demander de nous autoriser à faire une escale pendant deux ou trois jours.
En effet, il a fallu très vite les convaincre de nos intentions
car nous aurions très bien pu être pris pour des bandits
voleurs de bétail. Il convenait d'être très respectueux et très prudents
dans nos propos. Je leur avais fait vite comprendre
que nous dirigions une expédition scientifique et que nous étions en quête
de carburant pour atteindre Vila Bela.
Alors que je négociais, j'eus un court instant le sentiment d'avoir affaire
à un type d'hommes rudes, sans foi ni loi,
faisant un peu penser aux personnages peu sympathiques des seconds rôles
des westerns "spaghetti".
Mais rien de tout cela. Ayant porté attention aux documents cartographiques
que je manipulais avec délicatesse,
je les voyais confiants et rassurés. Le maître des lieux semblait avoir
pris conscience de notre éducation, de notre éthique,
en pressentant qu'elles nous conduiraient à respecter son domaine.
Aussi nous invita-t-il spontanément à nous associer
à leur déjeuner.
Le respect de la propriété par les Agents de l'I.G.N.
Le respect de la propriété privée est une règle d'or imposée aux Agents
de l'I.G.N. pour réaliser les travaux cartographiques.
Légalement, pour la réalisation des cartes, un Agent peut pénétrer
dans une propriété privée si ces deux conditions sont remplies :
— l'une est la prise d'un arrêté par le Préfet du département
concerné. Cet arrêté doit être affiché
à la Mairie de la commune faisant l'objet des travaux
— l'autre — et c'est la plus importante —
l'Agent doit prendre contact avec le propriétaire
pour lui demander l'autorisation de parcourir son domaine ou la cour
de sa résidence en lui présentant éventuellement
une copie de l'arrêté.
Pour ce qui concerne cette Expédition, j'étais officiellement
envoyé par l'I.G.N. et j'avais également, et de fait,
le soutien de tous les postes diplomatiques des pays traversés.
Je me devais donc d'imposer à tous mes coéquipiers
cette règle d'or.
Il n'y a jamais eu d'incident.
J.-G. M.
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Feijoada et hamacs
Je me souviens encore de cette viande rouge assaillie par de grosses
mouches bleues, légèrement poêlée, et de la
traditionnelle feijoada au goût douteux.
Parce que nous avons su dès le départ éteindre notre orgueil et nos exigences,
nos hôtes nous proposèrent
tout naturellement d'accrocher nos hamacs sur la terrasse en bois,
couverte, d'une vieille bâtisse coloniale surplombant le fleuve.
Loin des êtres aimés
La vision de la petite église s'imposait à chaque instant à nous.
Elle nous rappela un peu à notre spiritualité
car nous étions à la veille de Noël.
Une chaleur humide et un lourd silence pesaient dans notre environnement.
Je ressentais déjà chez chacun d'entre nous
une certaine mélancolie due sans doute à l'éloignement des êtres aimés.
Ce lieu de prière qui devait garder de nombreux secrets était superbement entretenu.
Un lieu où nous aurions souhaité
pouvoir nous recueillir et fêter la naissance triomphante du Messie.
Malgré cette petite déception, notre volonté de marquer l'événement
était partagée. Je compris, sur un simple regard
de Christian, mon ami et coéquipier, qu'il fallait célébrer à notre manière
ce Noël en Amazonie, à l'entrée du Mato Grosso.
Il fallait nous rassembler pour oublier nos petites divisions.
C'était l'occasion de donner à notre équipe un élan nouveau,
d'éveiller en nous plus de courage, plus de confiance pour atteindre notre
objectif commun. Nous avions à cœur de dissiper
les tensions engendrées par le naufrage qui a failli coûter deux vies
dans les rapides de São Gabriel da Cachoeira.
Cette soirée, nous nous sentions liés comme dans un songe et nos ressentiments
se noyèrent très vite dans une atmosphère paisible.
Les nuées de moustiques n'étaient pas au rendez-vous et nous pouvions
commencer à préparer le dîner.
Caïman et cachaça pour Noël
Comme nous avions chassé la veille un caïman, le menu fut immédiat :
queue de caïman préparée avec du riz.
Pour améliorer l'ordinaire, Christian avait gardé pour l'occasion
une bouteille de cachaça1,
alcool de canne très fort. Cette fête amicale se prolongea tard.
Pour ce qui concerne notre approvisionnement en carburant,
la question était réglée. L'avant-veille, notre radio tenta
en vain de joindre l'armée brésilienne pour obtenir un parachutage
de containers d'essence. Le message ne pouvait
atteindre la garnison la plus proche. Mais par bonheur,
nous apprîmes par la prélature que le bateau-navette du
gouvernement brésilien avançait lentement et était sur le point
de nous rejoindre. Pour nous, ce fut un véritable miracle.
Nous pouvions passer le jour de Noël à préparer nos embarcations,
à visiter les rives du Guaporé et à prendre des contacts
avec des Indiens pour avoir des informations sur la suite du parcours.
— 1 Cachaça :
La cachaça est un alcool de canne à sucre qui, à l'époque, se vendait
au même tarif que la bière. Cet alcool était d'ailleurs conditionné
dans des bouteilles similaires aux bouteilles de bière
(35 cl environ). En y ajoutant du sirop de sucre, de la glace pilée
et du citron vert, on obtient la caipiriña.
Cette boisson banalisée au Brésil fait des ravages auprès des populations
des quartiers déshérités suburbains.
[N.d.l.R.] : La cachaça ne fut importée
en France qu'à partir de 1989. C'est dans la région
de Campos, dans l'État de Río, en raison de l'ensoleillement
exceptionnel, qu'est traditionnement cultivée la canne à sucre
depuis 1532.
L'État de Mato Grosso
La végétation comprend 3 zones :
• au nord, des forêts équatoriales ;
• au centre, le cerrado ;
• au sud, le Pantanal.
Cet État, autrefois espagnol, fut occupé par les bandeirantes
brésiliens lors de leurs expéditions
en quête d'or, de pierres précieuses et d'Indiens pour effectuer
les travaux des champs.
Au début du XVIIIe s.,
dans le Río Cuiabá, des gisements d'or ont été
découverts par un bandeirante et des aventuriers de tous bords
se sont rués vers ces terres. Plus tard, la
décadence économique et la tentative de création d'un état indépendant
du Mato Grosso ont poussé le Gouvernement
central à accélérer le repeuplement de l'Éat. En 1960,
la capitale de Brasília fut créée et des routes furent ouvertes.
Dans toute la partie nord de l'État —
où va arriver l'Expédition —
la végétation dominante est la forêt tropicale. Plus au sud,
c'est le cerrado, sorte de savane,
jusqu'aux marécages du Pantanal. Les ríos du nord
appartiennent au bassin amazonien, ceux du sud
au bassin du Paraguay. Dans le sud, les marécages de la région
inondée créent une grande diversité de
paysages. Ainsi, le Mato Grosso offre-t-il des écosystèmes
très riches et variés.
En 2000, l'UNESCO a classé cette région
Réserve Mondiale de la Biosphère.
Genista
d'après Ari D. de Oliveira.
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Le bilan de l'expédition amazonienne
En empruntant, au niveau de Guarajá-Mirim, le Mamoré,
je me rendais à l'évidence que j'étais en train
de parcourir la dernière voie fluviale sous-affluente de l'Amazone
qui prend sa source dans les Andes,
à la Falaise de Apacheta (Arequipa, Pérou, altitude 5170 m).
Tous ces réseaux qui abondent dans le Bassin de l'Amazone, coulent
grosso modo dans une direction nord.
C'est donc conformément à mes examens de la géomorphologie du site
qu'en amont du Guaporé — à peu près à
la même latitude que Vila Bela — va se trouver la ligne de crête
permettant le changement de bassin.
Plus au sud, nous nous trouverons dans le Bassin du Paraguay et du Paraná
avec une tendance naturelle
à voir tout le réseau couler en direction du sud pour jeter ses eaux
dans l'Atlantique, dans le Río de la Plata,
au niveau de Buenos Aires.
Nous sommes dans l'État de Mato Grosso, et notre objectif
est d'atteindre Vila Bela de Santíssima Trinidade.
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