Un excellent dîner
La famille Bénavent fut à la hauteur des qualités humaines
qui caractérisent les véritables pionniers de l'Amazonie.
Jean-François nous réserva une case et nous fit préparer un excellent
dîner par son épouse Eida.
Il nous proposa de chasser le lendemain, au petit matin.
La châtaigne du Pará
Une fois les fusils et embarcations prêts, nous pénétrions
dans la forêt sans nous attarder car l'heure allait
sonner pour le départ vers Costa Marques.
Après avoir parcouru champs de coton sauvage et forêt primaire,
nous retournions bredouilles aux embarcations.
La chasse en remontant la rivière au petit matin.
Une seule consolation : notre mécanicien a dégagé un accès à une culture
en débitant un gros arbre avec sa tronçonneuse.
Et nous découvrions pour la première fois l'arbre géant qui peut atteindre
20 mètres de haut et avoir un tronc de près
de 4 mètres de circonférence. Son écorce est noire. Ses fruits,
douze à vingt-quatre châtaignes, sont logés dans une
enveloppe épaisse et dure de 10 cm de diamètre. On l'appelle communément
"châtaigne brésilienne", castanha
do Pará qui permet d'obtenir une huile aussi nutritive
que l'huile d'olive et une farine qui contient 50 %
de plus de protéines que la même quantité de mil. Il faut souligner
que la châtaigne du Pará représente après
le caoutchouc une ressource importante de la forêt.
Châtaigniers assassinés
Pourquoi les propriétaires ont-ils détruit les terres dans le sud
du Pará (à un millier de kilomètres
à l'Est de Manaus) ? Là, on peut trouver des paysages quasi-lunaires :
des squelettes d'énormes arbres brûlés,
preuves de crimes barbares. Le châtaignier local produit un fruit appelé
châtaigne du Pará.
Ces arbres n'ont été plantés par personne ; ils étaient le fruit naturel
de la loi de la nature amazonienne.
Avant les années 60, les fazendeiros1
avaient reçu le droit d'exploiter les arbres, grâce à l'aforamento
(le droit de cueillir et commercialiser la châtaigne du Pará).
Mais la terre continuait à appartenir à l'Union des États fédérés
du Brésil. Le paysan payait chaque année
l'aforamento au gouvernement fédéral. Une fazenda pouvait
parvenir à produire, par cueillette,
jusqu'à 150 tonnes de châtaigne du Pará.
À partir des années 60, en pleine dictature militaire,
les foreiros2
ont commencé à changer les châtaigneraies pour des troupeaux de bétail.
Le prétendu "miracle brésilien"
des années 70 les avait convaincus. Le résultat en a été catastrophique :
la forêt a été brûlée afin de faire place
aux pâturages et le châtaignier — un arbre fragile malgré
sa taille gigantesque qui peut atteindre 20 m —
a ainsi été assassiné impunément.
Genista.
d'après Maria do Fétal de Almeida
et Vítor Hugo da Silveira Noroefé.
— 1 Fazendeiro :
un fermier, un cultivateur. Le nom est dérivé de fazenda :
"exploitation rurale, ferme". [N.d.l.R.]
— 2 Foreiro :
travailleur agricole qui occupe un lopin de terre attenant
à l'exploitation principale, mais ne le possède pas. Il rétribue le propriétaire
avec une part considérable de sa récolte. [N.d.l.R.]
|
Il y a une complémentarité économique entre châtaigne et caoutchouc
dans la mesure où le
seringueiro3 (collecteur de latex) peut devenir
pendant la saison des pluies
castanheiro (ramasseur de châtaignes). Ces châtaignes sont traitées
à Guajará et sont commercialisées
au Brésil et exportées aux États-Unis et en Europe.
Je me souviens du jeune Indien Uem-Chem qui s'était fait un plaisir de nous faire découvrir ce fruit qui,
à notre étonnement, représente la richesse de cette région.
— 3 Seringueiro :
récolteur de latex (caoutchouc) dans des godets sur les
troncs des hévéas. Il le fait coaguler à la fumée d'un feu de bois et l'enroule
sur un bâton pour obtenir des boules
de 35 à 40 kg de caoutchouc. [N.d.l.R.]
En route pour le Haut-Guaporé
Le 21 décembre, vers midi, nous devions quitter nos hôtes
pour poursuivre notre route. Cap mis sur Costa Marques via
Príncipe da Beira ou Forte Príncipe.
Avant d'arriver à Forte Príncipe, nous franchissons le passage réputé
dangereux des rapides, après avoir déployé toute notre expérience.
Forte Príncipe est une forteresse de type Vauban, restée à peu près
intacte ! Nous y avons rencontré
Georges, alias Le Grec, un personnage quelque peu énigmatique
manifestant un intérêt pour notre passage.
Comment cette forteresse est-elle apparue au bout du monde,
là où l'on ne s'attend pas à trouver une telle trace
du génie militaire français ? Mais dans ce secteur frontalier,
des combats avaient souvent lieu entre Portugais
et Espagnols, chacun occupant une rive du fleuve Guaporé4.
C'est dans ces circonstances
que les Portugais décidèrent en 1776 de construire une forteresse
qui impressionne d'autant plus qu'elle est perdue
dans un territoire qui connaît une présence quasi-exclusive de tribus indiennes
totalement étrangères à cette stratégie
de combat "à l'européenne".
— 4 Le fort était le poste avancé des Portugais
en territoire espagnol, car par le
Traité de Tordesillas, ces terres revenaient à l'Espagne.
Signé le 7 juin 1494 entre les Rois Catholiques et
Jean II de Portugal, le Traité fixait une ligne
de démarcation à environ 2000 km à l'ouest des Îles du Cap-Vert.
À l'est de cette ligne, tous les territoires connus et inconnus
sont attribués au Portugal. [N.d.l.R.]
Costa Marques
Toujours sur la rive droite (brésilienne) du Guaporé, nous envisageons
une courte halte à Costa Marques,
village construit sur pilotis. Nous y saluons des familles d'enseignants
rattachés à la Prélature de Guajará.
Nous y rencontrons le Père Paul qui nous fit visiter l'École
maternelle et nous aida à négocier une petite provision de carburant.
En remontant le Guaporé, nous mettons le cap sur San Antonio.
C'est un village indien, à la confluence
du Río São Miguel et du Río Guaporé,
qui nous donne une certaine conscience de la nature et de sa beauté.
Vers l'Île aux Fleurs
Nous quittons le village le 23 décembre en direction de Ilha das Flores.
Notre maigre provision de carburant nous obligea à faire une halte
sur la rive bolivienne à Versalles.
Versalles, Graças a Deus et Pedras Negras
Versalles est un centre important. Nous y trouvons un peu de carburant.
Nous fûmes intrigués par un groupe de trafiquants de peaux de jaguars
et de caïmans qui disposaient d'un avion
qui les mettait à environ une à deux heures de grandes capitales régionales
pour écouler leur butin.
Nous avons été bien accueillis et il nous a semblé, par le détail
de leurs explications, qu'ils n'avaient pas
vraiment conscience d'être dans une certaine illégalité.
Nous passons sans faire étape à Graças a Deus. On m'a rapporté que le maître
des lieux est un Noir
qui a fondé une communauté qui s'est développée et consolidée,
dit-on, au rythme de la lecture de l'Évangile,
"grâce à Dieu", d'où le toponyme Graças a Deus
qui perpétuera la mémoire de cet homme généreux.
Puis c'est Pedras Negras. Il fallait une grande prudence pour naviguer
sans briser nos hélices sur les grandes
pierres noires qui barrent le fleuve au niveau du village. J'avais noté
que je pouvais éventuellement y trouver
du carburant. Mais il n'en fut rien.
Alors, nous décidons de continuer notre chemin en direction du Cafetal,
un poste militaire situé sur la rive
bolivienne. Nous y trouvons un peu de carburant pour atteindre Ilha das Flores,
l'Île aux Fleurs.
Des cartes peu précises
Pour naviguer dans cette zone frontalière entre Brésil et Bolivie,
l'armée brésilienne n'a pu me procurer des
cartes détaillées à grande échelle.
La rencontre avec l'Armée.
Par rapport à l'immensité du pays,
le 1/100 000e
peut être considéré comme une grande échelle. Dans cette contrée très sensible,
il y a beaucoup de trafics de toutes sortes,
et les contrôles sont sévères. D'où les restrictions et les rétentions
d'informations de la part des militaires.
Ne disposant que d'une cartographie à l'échelle du
1/1 000 000e ou, au mieux,
du 1/250 000e, il fallait être vigilant pour ne pas
rater l'Île aux Fleurs que l'on trouvera
à notre gauche en remontant le Guaporé.
L'échelle d'une carte
L'échelle représente le rapport entre la distance réelle sur le terrain
et la distance figurée sur la carte.
Ainsi, par exemple, 1/200 000e signifie que la carte
est 200 000 fois plus petite.
Donc 1 cm sur la carte représente 200 000 cm sur le terrain,
ou encore 1 cm = 2 km
(carte routière courante).
Genista
|
L'image satellitaire Landsat était précieuse car elle met en évidence
d'une manière remarquable
le réseau hydrographique dans ses détails, boucles, bras morts,
bahias et méandres. Mais elle ne permet pas
de localiser facilement un lieu donné faute d'habillage toponymique.
Voilà déjà plusieurs décennies que la prélature de Guajará-Mirim
avait évangélisé le Haut-Guaporé.
Une petite église avait été construite à l'Île aux Fleurs
à l'initiative de Mgr Rey alors qu'il était
un jeune prêtre plein de fougue.
L'Île aux Fleurs, un paradis désertique
C'est grâce à son clocher que nous pûmes repérer l'Île aux Fleurs
et avoir la certitude que nous étions "à bon port".
Le Père Gérard Verdier m'avait bien mis en garde pour le passage
des rapides de Pedras Negras et m'avait donné
quelques indications pour atteindre sans difficultés l'Île aux Fleurs.
À Ilha das Flores (l'Île aux Fleurs),
un endroit tranquille.
Perdue dans une sorte d'"enfer vert", cette petite église
se tient solitaire et fière dans un lieu
évoquant une sorte de paradis où l'on imagine une nature colorée
aux parfums magiques. Ce cadre pouvait représenter
a priori la synthèse de ce que l'on aime à rêver.
Après avoir accosté et après avoir gravi la pente raide de la rive
qui a subi les assauts de l'érosion,
nous découvrions d'un coup d'œil l'ensemble du site.
Nos pensées se mêlèrent un instant pour reconnaître que nous étions
dans un décor merveilleux. C'était un peu
comme une image de bande dessinée colorée, simple, aux contours nets.
On pouvait y imaginer le personnage de
Tintin à la recherche d'un trésor oublié par des mercenaires
du siècle dernier !
Mais très vite, nous devions nous rendre aux réalités.
L'Île n'était pas habitée et nous n'avions
aucun espoir d'y trouver du carburant.
|