Des sédiments andins
Le Río Madeira reste une voie fluviale où l'érosion des rives
est conséquente.
Elle se caractérise par ses eaux boueuses riches en matières en suspension.
C'est une partie du Bassin de l'Amazone du tertiaire où se déposent, chaque année,
des sédiments charriés des hauts plateaux andins.
Cap au Sud-Ouest
L'apport alluvial des sédiments charriés par l'Amazone, survenu au cours
de fortes crues, contribue à constituer des
várzeas1, zones sédimentaires permettant le développement
d'une agriculture saisonnière
à fort potentiel de subsistance pour les populations locales.
Une première étape à Nova Olinda do Norte, puis, le 6 décembre,
nous nous dirigeons vers Borba pour faire une étape à Novo Aripuana.
Ensuite, direction Manicoré pour faire nos pleins d'essence d'environ
600 litres2.
Il fallait faire un ravitaillement complet avant d'entrer dans une zone
désertique et hostile jusqu'à
Humaitá3. Au cours de notre progression, nous rencontrons
beaucoup de caïmans qui
semblent sommeiller sur les rives sableuses du Río Madeira.
— 1 Várzeas :
Les várzeas sont rattachées aux systèmes d'eaux blanches.
Les systèmes d'eaux blanches, tels que l'Amazone, prennent leur source
dans la Cordillère des Andes et charrient
de grandes quantités de sédiments argileux. Ce sont d'ailleurs ces derniers qui,
en donnant une coloration laiteuse au fleuve,
sont à l'origine de l'expression imagée
« eaux blanches ». Les sédiments andins
possèdent une forte teneur
en nutriments et, en se déposant sur les várzeas
lors des crues, ils procurent à leurs sols un enrichissement annuel substantiel.
— 2 Nous avions été les premiers bénéficiaires
et expérimentateurs de « containers » en caoutchouc,
très résistants à l'agression permanente du soleil et faciles à caser
sur les boudins de nos canots pneumatiques.
Chacun pouvait contenir une soixantaine de litres de carburant.
— 3 Prononcer : Oumaïta.
Humaitá et la Transamazonienne
Le 10 décembre, nous arrivons à Humaitá, au carrefour de la
Transamazonienne est-ouest et de la voie
sud-nord — la Pan-américaine, qui mène au Venezuela
via Manaus et Boa Vista.
L'hôpital de Humaitá, sur le Río Madeira.
La Transamazonienne, dont la construction a commencé le
premier septembre 1970, et que l'on a comparée
au "huitième travail d'Hercule", a été l'un des
plus grands chantiers du genre : avec près de 6000 kilomètres,
il correspondrait à la traversée de tout le continent européen.
Ce sont les images RADAM4 qui ont permis
de déterminer le tracé de cette voie.
— 4 RADAM :
La première base cartographique de l'Amazonie a été établie au début
des années 1970 dans le contexte du "miracle économique"
du développement national, grâce à la couverture radar
RADAM qui a fourni des images de toute
l'Amazonie brésilienne à l'échelle
1/250 000e, ainsi qu'une cartographie physique au
1/1 000 000e.
Des images radar pour un tracé routier
Comme cela a déjà été dit, une pseudo-cartographie a été réalisée
par radar latéral monté à bord d'un avion Caravelle
à 11 000 mètres d'altitude5.
Dans cette région où il n'existait pas de cartographie, ce procédé
technique permettait d'obtenir une image au sol
malgré l'opacité des couches de nuages.
Soyons précis : actuellement, l'immense territoire du Brésil
a vu ses voies de communication routière se développer
dans plusieurs directions, mais la véritable Transamazonienne —
c'est la Transamazónica —
est la voie de pénétration légendaire est-ouest qui relie Estreito à Humaitá.
— 5 L'avion Caravelle qui, pendant
plusieurs décennies, a été le fleuron
de l'aéronautique française, avait les caractéristiques de vol adéquates
pour ce type de mission.
Cet appareil avait deux réacteurs installés à l'arrière,
et possédait des composantes d'altitude,
de vitesse, de stabilité et de finesse telles qu'à cette époque
il était le seul aéronef à pouvoir embarquer
du matériel lourd et à réaliser par sa prise d'altitude une couverture
d'images radar homogène en méprisant les nuages.
Porto Velho
Nous arrivons enfin à Porto Velho, la ville du Far West brésilien,
sans que l'expédition n'ait rencontré de réelles difficultés.
Dans cette région, la présence de nombreux bancs de sable camouflés
entre deux eaux a favorisé
le développement de petites embarcations propulsées par des moteurs
montés sur des godilles. La godille est une sorte
de rallonge, tube métallique d'au moins deux mètres qui constitue
un arbre de transmission au bout duquel se trouve l'hélice.
Le Río Madeira,
de l'Amazone jusqu'à Porto Velho et au Río Guaporé.
(Les fleuves sont tracés en rouge)
L'intérêt de ce moyen de propulsion est précieux en eaux peu profondes.
Cela permet d'avoir un très faible tirant d'eau
en soulevant l'hélice et d'éviter le choc brutal sur les rochers
et l'enlisement dans les bancs de sable.
Ce type de propulsion a par ailleurs l'avantage d'être économique
car il utilise un moteur stationnaire à quatre temps
à faible consommation de carburant.
Par ailleurs, cette rallonge présente un avantage pour les manœuvres
en zone portuaire en permettant
à l'embarcation de tourner quasiment sur place.
Les « garimpeiros » des ríos brésiliens
Ces moyens de propulsion restent l'exception et ce sont des privilégiés
comme les garimpeiros, chercheurs d'or,
qui les utilisent pour sonder les fonds sablonneux de la rivière.
O garimpeiro
(Le chercheur d'or)
• Bientôt la nouvelle tomba : on avait découvert
un filon d'or dans l'État voisin de Mato Grosso.
Francisco convergea ainsi que des milliers d'autres garimpeiros
(chercheurs d'or) vers les riches gisements dans
les environs de la ville actuelle d'Alta Floresta.
Avec sept camarades, il se servit de jets d'eau sous pression
pour déloger les minerais et en extraire le précieux métal
avec du mercure.
Mais il désenchanta.
« Le métier de garimpeiro n'était pas
ce que j'avais pensé », dit-il.
« Dans les mines, ce sont la violence, les drogues,
l'alcool et la prostitution qui règnent.
Il était absurde de côtoyer des gens qui pouvaient très bien
enlever la vie à d'autres. »
Aujourd'hui, il est guide naturaliste.
Roger Hamilton Banque interaméricaine de développement.
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Un tronc d'arbre
Quant aux Indiens, ils se contentent de moyens de navigation plus rudimentaires :
le canoë.
La plupart des canoës sont monoxyles — c'est-à-dire
faits d'une seule pièce de bois.
Après avoir choisi un tronc d'arbre, l'Indien creuse le tronc,
puis débarrasse le creux de l'embarcation
des résidus de cendres provenant de l'opération préalable de combustion,
opération qui aide à l'évidement
du tronc et au durcissement du bois.
Un canoë monoxyle (fait d'une seule pièce de bois).
C'est un peu en aval de Porto Velho que nous avons rencontré les premiers
vrais garimpeiros.
En restant sur cette vision paisible d'un brave homme qui sonde, debout
sur sa barque, le fond du río,
nous nous approchons d'une étape fatidique : c'est au milieu de l'après-midi
du 11 décembre que nous accostons dans le port de Porto Velho.
C'est un port de planches, réduit à sa plus simple expression.
Nous étions surpris de ne pas y trouver plus
d'activité. Nous étions dans la capitale de l'État
de Rondonia, au cœur du Brésil.
D'autres rapides
Porto Velho est un peu au Brésil ce qu'est Puerto Ayacucho au Venezuela.
Ces cités perdues ont toutes deux en commun d'être un Far West
et une porte d'entrée dans une zone inaccessible par voie d'eau.
En effet, comme pour l'Orénoque avec Puerto Ayacucho,
le Río Madeira n'est plus navigable en amont de Porto Velho.
De nombreux rapides vont justifier la construction de la célèbre ligne
de chemin de fer de Porto Velho à Guajará-Mirim.
C'est le même schéma qu'à Puerto Ayacucho.
Porto Velho est donc une étape obligée au cours de laquelle
nous allions préparer un portage et trouver une solution
pour contourner ces rapides. Ils sont en effet, pour l'essentiel,
de véritables chutes qui se fracassent sur les
immenses rochers de cataractes successives.
En ce qui me concerne, il me fallait trouver une banque pour échanger
quelques dollars, qui m'étaient utiles à Manaus,
contre des cruzeiros — la monnaie nationale qui sévira
dans les contrées sauvages du Mamoré et du Guaporé.
Cette banque, Banco do Brazil, située au centre ville perchée
sur une colline, me transporta dans une ère coloniale
de conquête de l'Ouest : plusieurs chercheurs d'or, fatigués,
le colt à la ceinture, attendaient nonchalamment leur tour
pour déposer ou convertir le fruit de leur travail.
Vers la haute vallée du Río Madeira
Après avoir organisé notre portage, nous décidions de quitter
Porto Velho le 13 décembre par la route qui
s'est substituée à la voie ferrée, celle-ci ayant été abandonnée,
faute de moyens.
Avant notre départ, je vais saluer quelques commerçants du port
et notamment la patronne d'une petite gargotte
de fortune qui m'avait accueilli avec beaucoup de gentillesse.
Un Indien venait de harponner le plus gros
poisson des fleuves, un piraíba, que je photographiai.
Le poisson dangereux du Río Madeira.
Ce poisson peut atteindre plus de deux mètres et peser près de 150 kg.
Il a la réputation d'être très dangereux
car, ne disposant pas de dentition, il casse les membres de ses proies
de ses mâchoires surpuissantes.
Il est rapporté que ce poisson, dont le nom dérive d'un terme Tupi
qui signifie "poisson dangereux",
avale des enfants et attaque l'homme.
Nous allons quitter Porto Velho, et longer bientôt la voie ferrée,
la Madeira-Mamoré, souvent
tristement appelée Voie ferrée de la Mort, et aujourd'hui abandonnée...
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