Les Pères pallotins
Membre de la Congrégation des Pères pallotins —
pallotinos1 —
le Père José avait édifié lui-même son église et sa
demeure en bois résistant aux intempéries, l'abacaterama,
les finitions intérieures étant
faites d’un bois très dur mais relativement façonnable, l'angelin
connu par les spécialistes sous le nom de Diniza excelsa.
Photo : Jean-Gérard Mathé
pilote le Santa Maria du P. José.
— 1 Pères pallotins :
Ils appartiennent à une congrégation de missionnaires fondée
par un prêtre romain, Saint Vincent Palloti.
Sainte Marie... voguez pour nous
On apprit plus tard par son entourage que le P. José avait
également construit lui-même son bateau qu'il avait baptisé Santa Maria.
Il organisa en notre honneur une nuit de pêche et de chasse à l'abri d'un lagon
au centre du Río Negro.
Au départ, le Père José avait l'intention de pêcher le tucunaré2
réputé être le poisson le plus fin de la région. D'une
soixantaine de centimètres, ce poisson au corps marron foncé est reconnaissable
à sa queue ponctuée d'un anneau appelé œil noir par les Indiens. Il se
niche dans les lagons calmes, à l'abri de la fureur des alizés.
Avec son équipage d'une quinzaine de personnes, le Santa Maria
prit le cap pour atteindre le lagon Yanau que je repérai sans
difficulté sur l'image Radam au 1/250 000e.
À mi-parcours, le Père José me confia le pilotage de son navire.
Je lui rendis la barre à l'approche du lagon. Juste avant d'accoster le long
d'un bras de l'île qui entoure le lagon, nous avions détecté un risque sérieux
d'envasement du Santa Maria. Il fallut la force conjuguée de tous les
membres de l'équipage qui, les pieds dans la vase, firent pivoter de près de
deux mètres l'arrière du Santa Maria.
— 2 Tucunaré :
C'est le poisson le plus populaire d'Amazonie, le peacock bass, très
beau, très coloré avec une robe jaune doré ponctuée d'ocelles sur les flancs et
la caudale rappelant la queue d'un paon, d'où son nom de poisson-paon en
français, pavon en espagnol. Il est puissant, agressif, spectaculaire
par ses sauts et cabrioles hors de l'eau. La variété Cichla Temensis
peut atteindre 12 à 13 kg.
[N.d.l.R.].
Une mer intérieure
À cet endroit, le Río Negro est large de près de trente
kilomètres, et l'étendue d'eau étant à perte de vue, nous avions la sensation
d'être dans une mer intérieure. On imagine que la navigation devait être
difficile pour les petites embarcations.
Les alizés, vents chargés de chaleur et d'humidité venant de
l'Atlantique, provoquent des vagues de plus de deux mètres qui entraînent des
naufrages et la mise en péril de familles entières. Assez régulièrement, en fin
de journée, ces vents chauds et humides, en passant dans des zones de
refroidissement, sont soumis à une brutale condensation, au point de provoquer
de véritables déluges pendant de courts instants.
Ces pluies quasi-quotidiennes sont si violentes qu'elles
contraignent le navigateur à s'arrêter et à attendre une amélioration de la
visibilité.
Le Río Negro a des eaux transparentes noires et acides qui
creusent leur lit dans des roches cristallines. Les hydrologues pensent que la
couleur noire de cette eau qui apparaît pure, comme distillée, provient de la
dissolution de végétaux décomposés allant tapisser le lit du fleuve. Ce n'est
pas le cas de l'Orénoque qui traverse des régions sédimentaires donnant un
caractère basique aux eaux riches en éléments en suspension. Ces caractères
hydrologiques différents et opposés ont un effet sélectif sur les espèces de
poissons qui y vivent. Contrairement aux eaux de l'Orénoque, les eaux du Río
Negro sont peu propices au développement des moustiques et des insectes de toutes
sortes.
Le respect de l'arbre à fruits
Un principe immuable semble être le credo de tous les Indiens de
cette contrée. C'est l'interdiction d'abattre des arbres qui produisent des
fruits ou des baies de toutes sortes. Les indigènes ont bien observé que le
rythme de nourriture et de développement des poissons correspondait aux périodes
de hautes eaux leur permettant d'atteindre les fruits des branchages
noyés.
Cette virée nocturne mi-chasse mi-pêche, nous apportera des
trophées dignes d’un grand festin : des poissons comme les tucunarés,
des piranhas, un caïman jacaré de près de deux mètres.
Après une nuit active, nous sommes retournés au port où de
jeunes Indiens nous attendaient avec un petit caïman à la main.
On nous présenta une tortue d'eau préhistorique, la matamata.
C'est, dit-on, l'animal le plus hideux de l'Amazonie. Il peut atteindre 60 cm
et porte une sorte de corne sur une tête triangulaire assez effrayante. Mais
cela n'empêche pas que sa chair soit très recherchée. Sa survie au cours des
âges est sans doute due à son attirance pour les endroits boueux qui la rendent
difficile à capturer à grande échelle.
Ce jour-là, certains nous mirent en garde contre le danger que
représentent les petits pumas que les Indiens nomment maracajás et qui
rôdent sur les rives du fleuve et de ses affluents.
L'ÉTRANGE "MATAMATA"
C'est la tortue Chelus fimbriatus (la tortue
« à franges ») qui porte, en Amazonie,
le nom de matamata, ce qui signifie : Je tue.
La tête est un triangle allongé, avec une sorte de groin. Le
long de son cou se trouvent des excroissances de chair successives qui lui ont
donné son nom latin. Ces excroissances bougent dans l'eau comme si l'animal
était couvert d'algues, et servent de camouflage.
L'animal adulte a une carapace noire ou brune, avec des
touches orangées. La face ventrale a une couleur qui va du jaune clair au
marron.
De véritables algues poussent sur la carapace, donnant à la matamata
l'aspect d'un rocher immergé couvert de ces plantes.
La tortue reste tapie au fond dans un endroit peu profond,
respire de temps à autre en allongeant le cou vers la surface, et attend le
passage d’un poisson. Comme elle ne peut pas mâcher, elle avale sa proie
entière en l'aspirant avec l'eau qu’elle rejette ensuite. Comme ces tortues
vivent dans des lieux qui s'industrialisent et se peuplent, leur élevage est
encouragé.
Reptile & Amphibian Magazine, Sept.-Oct. 1992.
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Une leçon d'histoire naturelle
Cette étape nous donna une excellente leçon d'histoire naturelle
où l'homme et la nature vivent, semble-t-il, depuis l'origine des temps dans
une parfaite harmonie.
Dans ce parcours du Río Negro, les écosystèmes dont
l'originalité est remarquable interfèrent tout naturellement l'un avec l'autre,
en donnant le sentiment d'un calme absolu, d'un équilibre stable.
LA GATO-MARACAJÁ
Cet animal porte le nom français de oncille ou chat-tigre.
Voisin de l'ocelot, c’est le Felis (Leopardus) tigrinus qui pèse jusqu'à
2,5 kg seulement — le plus petit chat du Brésil
et de l'Amérique latine.
Même s'il est assez répandu, c’est pourtant l'un des félins les moins connus,
avec le chat de la pampa (Oncifelis colocolo) et le chat des Andes
(Oreailurus jacobita).
Les Indiens lui donnent divers noms :
maracajá, maracajá-í, ou
maracaiápuí ; les Portugais le nomment
gato-do-mato et les Espagnols, gato tigre ou
tigrillo. Il est reconnaissable à sa queue à bout noir qui comporte
dix ou onze anneaux noirs.
Personne n'a encore établi pourquoi cet animal se rencontre dans
le Bassin de l'Amazonie.
Genista
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Les cours d'eau sont en rouge. —
Les flèches indiquent le sens du courant.
Cliquer sur la carte pour l'agrandir (Click on the map to enlarge it).
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Carte de l'Expédition Eldorado complète
Le parcours intégral de l'Expédition Eldorado figure à la
première page de cette série.
Le pouvoir régulateur de la nature
Les Indiens ont compris le rythme
du « fleuve roi »3 et le
pouvoir régulateur qu'il impose aux territoires qu'il
traverse et à leurs populations. Ce sont les difficultés d'accès à ces régions
inondables qui ont été favorables à la protection des espèces sauvages. Ce
n'est bien entendu pas le cas des zones percées par la voie routière
panaméricaine et ses ramifications.
Mais justement, notre mission avait également pour objet de
démontrer que les voies fluviales peuvent largement faciliter le mouvement des
hommes et des marchandises tout en respectant les principes élémentaires de
protection de la nature.
Sur ce point, d'ailleurs, gardons-nous de critiquer le continent
sud-américain car, dans nos contrées, la protection de nos zones humides reste
dérisoire et n'est pas à la hauteur des enjeux. Ce manque de courage se traduit
par une fuite en avant grâce à une législation souvent inapplicable. On se
donne ainsi bonne conscience et le massacre écologique que l'on constate
facilement sur les rives de notre réseau hydrographique continue allègrement
sans que personne ne s'en sente responsable.
Conscients d'avoir vécu une expérience exceptionnelle à Novo Airão,
nous quittions ce site le 15 novembre avec quelques regrets.
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