Le monstre liquide veille...
Ayant tiré leur canot endommagé sur la plage idyllique, les
« cinéastes » meurtris commencèrent à le réparer.
La veille trois pêcheurs avaient été avalés et phagocytés par
le monstre liquide.
On nous rapporta que chaque année de pauvres Indiens courageux périssent
noyés avec leur famille dans ce rapide.
Photo : Le poste de travail du navigateur :
balise Argos et cartes.
Des marmites inquiétantes
Certes, la turbulence des rapides, l'eau rugissante, violente,
restait une énigme pour le profane. Il s'agit en fait d’un phénomène
géo-hydrologique classique provoqué par une véritable crête topographique de
roches érodées par une eau décidée à franchir l'obstacle et à le soumettre à
son arbitraire.
Cette eau s'insère dans les roches par des mouvements
tourbillonnaires permanents entraînant des galets qui creusent dans la masse
rocheuse des cavités en forme de marmites. Ces marmites peuvent prendre la
dimension d'une pièce et piéger, puis broyer, tout élément solide dans un
mouvement giratoire continu. C'est un miracle lorsque une marmite expulse
l'objet qu'elle a englouti.
Après un moment de répit, les réalités nous rappelaient à
l'ordre. Le pilote du bateau en perdition mesura la portée de son erreur au
point qu'il avait envisagé un instant d'abandonner l'Expédition. Nous
l'en avons dissuadé. Face à l'épreuve, il ne fallait pas se diviser, mais
plutôt rassembler nos efforts pour remplir le contrat moral qui nous
liait. Dès le départ, nous étions
conscients que chacun avait un rôle bien déterminé et se trouvait de ce fait
responsable de la sécurité et de la survie de ses coéquipiers.
La famille Vuillemonet que nous avions quittée la veille était
déjà là pour nous réconforter. J'ai eu leur visite à Paris, un an plus tard, et
je regrette un peu de n'avoir pu leur consacrer suffisamment de temps car je
devais être accaparé alors par la préparation d'un long séjour professionnel en
Libye.
Cap au Sud-Est
Dans la matinée du 7 novembre,
il nous fallait repartir d'un bon pied pour ne pas trahir cette volonté commune
de réussir cette expédition.
Déterminés, nous nous dirigions vers l'étape suivante de
Vanaracá, sur la rive gauche du Río Negro.
Comme prévu, nous avons dû affronter sur vingt-deux kilomètres
des rapides peu féroces. Une nouvelle étape avait été prévue à Boa Vista, un
village abandonné, en partie englouti dans la jungle. Puis, pendant quelques
jours, nous avons traversé une zone déserte avec campements sur les plages de
sable du Río Negro. Curieusement, les rives du fleuve sont dépourvues de
moustiques et d'insectes "guerriers", car la qualité acide des eaux est de
nature à empêcher leur reproduction et leur croissance. Sur ce trajet, nous
avons eu la chance de trouver quelques œufs de tortue —
un mets très recherché.
La femelle pond jusqu'à cent cinquante œufs en les enfouissant avec soin dans
le sable. Ces œufs sont très prisés par toutes sortes de prédateurs : oiseaux,
caïmans jacarés1 et hommes en quête de nourriture protéinée.
Á SANTA ISABEL
Les habitants de Santa Isabel de Río Negro ont un fort
sentiment religieux, sont accueillants et ouverts d'esprit. Ils donnent
beaucoup de leur temps à la Communauté et à l'Église. Il y a plusieurs églises
baptistes et adventistes, et une église populaire évangélique, l'Assemblée
de Dieu.
L'Église catholique y est très moderne, avec beaucoup de
musique et de danse lors des services.
On « danse la Bible » jusqu'à l'autel, où le porteur
du livre le soulève et l'embrasse pendant que les fidèles chantent
« Je veux élever haut la Bible et je veux l'embrasser ;
c'est la Parole de mon Dieu, mère et père pour moi. »
Genista
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Le port de Barcelos
Le 10 novembre, notre arrivée à Barcelos constituait un retour à la civilisation.
Barcelos est un port très animé. Il constitue la porte d'entrée
dans le haut Río Negro et le centre d'approvisionnement pour toutes les
populations de cette immense région désertique.
Nous fûmes autorisés à accrocher nos hamacs dans un vieux rafiot
en réparation. Je me souviens qu'il fallait enjamber planches et outils de
charpentier pour atteindre notre petit espace privé.
Barcelos était bien le dernier rempart de civilisation avant de
pénétrer dans l’Amazonie profonde. Nous venions d'en faire la dure expérience.
Omniprésence de l'Église
La Mission catholique a bien voulu nous procurer des dollars
afin de reconstituer nos provisions et reprendre la navigation en direction de
Manaus.
Barcelos représentait bien l'idée que l'on se faisait du Brésil.
Une vie trépidante, une atmosphère de fête permanente, une Église très présente
qui se manifestait à travers la diffusion de cantiques par haut-parleurs pour
rappeler les croyants à leur devoir du dimanche.
Toute l'activité était focalisée sur le port, avec des trafics
de toutes sortes : des fruits, des borrachas — latex
conditionné en rouleaux cylindriques —, des matériaux de construction, etc.
De ce lieu très animé, je garde le souvenir d'une image
insolite : à même la dalle rocheuse légèrement inclinée, pénétrant dans
l'eau, une Indienne expérimentée préparait à coups de machette une tortue d'eau
de près d'un mètre — une tartaruga2
qu'elle cuira dans sa carapace.
Nous avons goûté à ce mets par curiosité, mais sans grande conviction.
La migration vers Manaus
C'était déjà le 12 novembre 1979.
Il fallait quitter Barcelos pour continuer notre route et atteindre Manaus
en descendant le fleuve.
Ce fut à nouveau un véritable désert humain.
Fort heureusement, nous naviguions dans le sens du courant, ce
qui nous permettait des économies importantes de carburant.
Les cours d'eau sont en rouge. —
Les flèches indiquent le sens du courant.
Cliquer sur la carte pour l'agrandir (Click on the map to enlarge it).
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Carte de l'Expédition Eldorado complète
Le parcours intégral de l'Expédition Eldorado figure à la
première page de cette série.
AU PATRIMOINE
L'ancienne Airão, fondée à la fin du 17e siècle,
est située dans la « zone tampon » du
Parc national de Jaú.
C'est l'emplacement des premières colonies portugaises sur la ligne
de partage des eaux du Río Negro.
Aujourd'hui, l'Institut pour le Patrimoine historique brésilien
(IPHAN) reprend la
gestion des ruines de l'ancienne Airão, abandonnée dans les années 1950,
pour travailler à leur préservation.
Genista
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NOVO AIRÃO LA RESPECTUEUSE
Les habitants de la forêt sont surnommés les caboclos.
Ils sont les descendants métissés des Indiens et des seringueros
portugais, venus de tout le Brésil, il y a 150 ans, pour récolter le
caoutchouc. Leur rude vie n'a guère évolué : elle reste celle des Indiens de la
forêt. Ils doivent s'adapter aux changements imposés par les nouvelles
réglementations découlant des mesures ECCO 2000 prises à Rio en 1992.
À Novo Airão, les chantiers navals sont réputés. Les chutes de
bois des constructions, qui jadis pourrissaient en vrac, sont désormais
réutilisées par des artisans du bois formés par la fondation. Ils fabriquent
ainsi des objets magnifiques en marqueterie, avec des bois de toutes couleurs.
On n'y visite pas la forêt en bateau à moteur, pour ne pas
souiller les rivières et ne pas effrayer les animaux. Cette bourgade
de 10 000 habitants vit au rythme des grands débats
politiques de notre planète. Et les joutes électorales, au fin fond de la forêt
amazonienne, ont pour thème les conséquences, au bout de la chaîne, des
principes du développement durable.
UN Special, août 2002
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L'accueil chaleureux du Père José
Encore des villages abandonnés, et parfois un signe de vie
autour d'habitations isolées de paysans indiens vivant dans un environnement
sauvage ou sertão.
La carte ONC, riche en
toponymes, facilitait le repérage des lieux-dits susceptibles d'être habités.
Mais pas de chance : Airão, qui y est mentionné, était envahi
par la jungle, et c'est plus en aval, et toujours sur la rive droite,
que ce village s'était reconstitué sous le nom de Novo Airão,
connu sous le nom indien de Taucapéçaçu.
Le 13 novembre, nous décidions d'y faire une escale.
C'est dans l'église que nous avons rencontré le Père José Maslanka
qui venait de dire la messe. Après avoir rapidement pris connaissance
de l'objet de notre expédition, il nous invita spontanément à partager son
déjeuner. Il vivait dans une vaste demeure contruite en bois tropicaux
précieux.
L'après-midi, le P. José nous fit visiter son bateau amarré à
l'abri de la confluence avec le Río Frégueria. Il apparaissait
comme un notable, plein de cette ingéniosité qu’il avait acquise
dans sa Pologne natale.
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