Le départ de Cucuí
Au petit matin, nous quittions le poste frontière de Cucuí 1
en laissant à notre droite le mont Cabari situé sur l'Équateur ainsi que,
plus en amont, l'île de Tamandua, spendide réserve
de végétation luxuriante et d'oiseaux de toutes les couleurs.
Deux des trois Zodiac de l'Expédition Eldorado
en bordure du fleuve.
Le "Chevalier du Fleuve"
Mais au fur et à mesure que nous avancions, la vitesse du
courant augmentait, ce qui annonçait une crête topographique et l'approche des
rapides de São Gabriel de Cachoeira —
ou Uaupés pour les Indiens.
Après une dure journée de navigation, nous débarquions dans le
port abrité de São Gabriel pour y passer une nuit typiquement
équatoriale et préparer le franchissement du rapide.
Notre curiosité nous amena sur les hauteurs de São Gabriel.
C'est autour d’une bière que nous écoutâmes avec intérêt un
citoyen helvétique, spécialiste du fleuve. Jean-Pierre Vuillemonet avait
aménagé un bateau-atelier avec un tour pour fabriquer des pièces de moteurs et
dépanner les bateaux des indigènes.
Ce Chevalier du Fleuve mit en garde l'Équipe sur les
difficultés du rapide en esquissant sur un coin de nappe en papier son profil
en travers, tout en insistant sur le point de passage réputé être le moins
dangereux.
Il fallait donc aborder les masses d'eau se fracassant sur les
rochers du rapide par la partie ouest du bras du fleuve, là où le courant était
le moins virulent.
Chevauchée fantastique sur les rapides
Les bateaux bondissant se faufilèrent en passant en force les
premiers obstacles.
Mais le point crucial était le franchissement de la crête principale
du rapide.
Pour ce qui nous concerne, tout se passa comme prévu :
réduction de la vitesse afin de ne pas trop braver les forces contraires des
remous, puis profiter des mouvements tourbillonnaires du courant pour se
projeter sur les tourbillons suivants qui pourraient nous propulser vers la
sortie. Au passage de la barre rocheuse, nous avions ressenti un choc brutal, à
l'instant où le fond métallique du canot heurta à plat une importante dalle.
Mais, par chance, notre embarcation avait choisi de s'insérer dans le mouvement
perpétuel de l'eau. C’était gagné.
Notre bateau « se posa » en aval, au calme, après avoir
bravé le rapide réputé être le plus meurtrier de la région, condition idéale pour nous
dresser sur le bateau immobile et observer le passage de nos coéquipiers.
Un cinéaste à genoux
En un instant, nous comprîmes qu'une fausse manœuvre du « bateau
cinéaste » se préparait.
Nous hurlions en gesticulant, mais trop tard car l'engin avait
augmenté sa vitesse et foncé sur la déferlante sans obliquer vers l'ouest.
Le pauvre cinéaste, qui ne se doutait de rien, filmait avec soin
le passage du rapide à genoux sur la proue étroite du canot pneumatique.
Le sang-froid semblait avoir abandonné le pilote : face à un
événement de taille, il multiplia les fausses manœuvres et, par une
accélération inconsidérée, décupla les forces qui désorientèrent violemment sa
trajectoire.
Très vite, le canot de caoutchouc gris et noir, reluisant au
soleil, fut pris de face par une puissante vague et propulsé entièrement hors de
l'eau. Il se retourna après s'être cambré à la verticale, tel un dauphin.
Le naufrage dans les rapides de Uaupés.
Puis, subitement, plus rien. Le canot et son équipage engloutis
furent absorbés par un immense trou d'eau, dans un tourbillon infernal. Tout
disparut : hommes et biens. Nous assistions impuissants à cette scène
surréaliste. Cette fois nous n'étions plus victimes de l'enfer vert mais d'un
enfer liquide que nous découvrions avec stupeur.
Roulés par les flots sur trois cents mètres
À trois reprises, les corps de nos coéquipiers apparurent comme
propulsés vers la surface, avant d'être réabsorbés par les rapides2.
Ils réapparaissaient à nouveau, tels des mannequins inertes.
Un miracle, trois cents mètres plus bas : roulés par les flots,
nos deux hommes surnageaient, choqués, à demi asphyxiés. Un « coup
de moteur » et l'on s’empressa de les approcher et de les hisser à bord.
Dans le même temps, le bateau du mécanicien passait sans
problème et venait nous rejoindre dans cette opération de sauvetage inattendue.
Presque au même moment, cent mètres plus loin, le fleuve
régurgita brutalement le canot insubmersible démuni de son équipage et de son
matériel.
Quelques objets bien arrimés sous l'espace couvert par la proue
résistèrent au désastre.
Beaucoup de pertes : une caméra, le matériel de prise de
son, des bobines de film ; mais seulement quelques objets flottants sans
valeur furent sauvés.
Plastiques et vêtements flottaient en surface avec nonchalance,
alors que les boîtes hermétiques contenant nourriture ou autres produits se
camouflaient entre deux eaux.
Un piètre soulagement : dans cette catastrophe qui a failli
coûter la vie à nos camarades, les bobines de films relatives à notre Mission
sur l'Orénoque étaient restées intactes.
Navigation : Danger !
Juste après le village de São Gabriel da Cachoeira,
les rapides du même nom sont les derniers sur le cours d'eau qui descend
vers l'océan.
Curieusement, ils sont plus faciles à franchir en période de
crue, parce qu'alors, les rochers potentiellement dangereux n'affleurent pas.
L'autre danger de la navigation sur ces cours d'eau
amazoniens, ce sont les lames, parfois très fortes, qui naissent dans les zones
de confluences très nombreuses.
Il ne faut pourtant pas négliger les tempêtes d'orage,
violentes, fugaces et fréquentes l'après-midi et le soir, qui apportent souvent
la foudre avec elles.
Genista
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Mais il fallait avancer et se rendre à l'évidence.
Il y avait eu indiscutablement faute, et la nature ne pardonne
jamais une défaillance humaine dans le cadre d'un défi qui lui est lancé. Elle
exige le paiement comptant et ne rend pas la monnaie. C'est un jugement sans
appel qui n'a pas eu l'indulgence de Notre-Dame de São Gabriel
qui se dresse sur les hauteurs, en veillant aux braves pêcheurs qui s'aventurent
dans les rapides.
Vingt-deux langues en usage
Avant la reconnaissance
officielle en 1997 du Territoire Indigène du Haut Río Negro,
se créa une fédération de plus de trente organisations :
l’Organisation Indigène du Haut Río Negro
(FOIRN), dont la maloca (la maison communale, haïe des
missionnaires) est en plein centre du siège municipal,
São Gabriel da Cachoeira.
Le Territoire indigène est
immense (10 millions d'hectares). Pourtant, cette petite ville de
8000 habitants — dont plus de 90 % d'Indiens,
attirés par l'urbain — administre le
plus grand territoire municipal du Brésil.
Les peuples du Territoire parlent
22 langues indigènes de quatre troncs linguistiques différents. Parmi ces
peuples, ceux du tronc Tukano Oriental pratiquent l'exogamie
linguistique : la langue d'un village est celle des pères, mariés à des femmes
d'autres ethnies et d'autres langues. Les enfants jeunes parlent donc déjà
les langues maternelle et paternelle. Plus tard, ils apprennent la langue qui
domine le long de leur cours d'eau.
d'après Gilvan Müller de Bazin,
Maurice de Oliveira (2003)
Línguas Indígenas e Educação Escolar.
Genista
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Les cours d'eau sont en rouge. —
Les flèches indiquent le sens du courant.
Cliquer sur la carte pour l'agrandir (Click on the map to enlarge it).
Le naufrage s'est produit juste après
São Gabriel da Cachoeira,
(Sur notre carte, sous le "U"
du nom Uaupés).
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Carte de l'Expédition Eldorado complète
Le parcours intégral de l'Expédition Eldorado figure à la
première page de cette série.
La Nature, majestueuse et indifférente...
Aux alentours, la nature imperturbable ne montra aucun frémissement.
Majestueuse et indifférente, elle assistait à l'exécution de ses lois.
Mais à une centaine de mètres de notre désastre, une splendide
plage, frappée par un soleil tropical éblouissant nos pauvres regards meurtris,
se présentait à notre Équipe, telle un mirage.
Dans cette région de roches métamorphiques3, où gneiss
et quartzites se côtoient, le sable est d'un blanc
éclatant, immaculé, parsemé de paillettes de mica à reflets dorés.
C'est la trace d’un puissant phénomène d'arénisation qui se
perpétue au cours des âges dans le lit du fleuve.
Tout ce qui brille n'est pas or,
et pourtant, combien d'aventuriers ont-ils cru rencontrer l'Eldorado
devant des sites aussi rutilants !
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