Expédition Eldorado
  par Jean-Gérard Mathé
  (25 septembre 1979 à fin janvier 1980)


5.- La "Guardia nacional" sur le fleuve aux deux noms


Le lendemain, nous tentions avec succès l’abordage d’une petite île boisée
constituée pour l’essentiel d’une immense dalle rocheuse.

Un soulagement après avoir traversé le rapide assez virulent dénommé
Raudal 1Cabarua.

 

 

Un palmier "chikichiki"
avec lequel les Indiens
font des objets en vannerie.

 

Du tatou pour le dîner

Enfin, après avoir laissé le Río Pasimoni sur notre gauche, le soir du 30 octobre nous atteignions Solano, un village indien découvert en 1760 par un ingénieur géographe espagnol et qui servait de plaque tournante à un marché d’esclaves.

Comme c’est le cas dans toutes les zones frontalières, la présence de la Guardia nacional s’impose pour les contrôles de trafics de toutes sortes.

Après avoir examiné à la loupe nos passeports, le capitaine chef de la garnison avait très vite perçu le caractère officiel de notre périple. Il nous autorisa à accrocher nos hamacs dans la véranda du poste.

Nous fûmes réconfortés avec du culaï, une boisson rouge de fruits sauvages, et une surprise pour dîner : du tatou que les Indiens désignent localement sous le nom de cupou.

Après avoir négocié avec succès la possibilité d’obtenir un véritable plein d’essence, nous embarquions à destination de San Carlos de Río Negro, une nouvelle étape de contrôle avant de pénétrer sur le territoire brésilien.

 

La “Guardia nacional”

Il fallait reconnaître que ces contrôles se passaient généralement bien et nous devions nous rendre à l’évidence que ma qualité de membre de la Direction générale de l’IGNFrance constituait sans doute une caution morale et technique vis-à-vis de mes interlocuteurs de la Garde nationale intéressés par la richesse de ma documentation en cartographie et en imagerie satellitaire.

Ce corps militaire a un rôle social non négligeable et une action préventive efficace, peu administrative, qui, de ce fait, n’a rien à envier à notre chère Gendarmerie nationale. Ces gardes vivent en garnison dans des conditions rudes et strictes. Leur tenue et leur entraînement physique quotidien les rendent immédiatement opérationnels pour défendre l’intégrité du territoire vénézuélien. Ils sont garants de la paix civile dans le village et ont fort à faire avec le contrôle de l’immigration, de la prostitution et de trafics de toutes sortes : drogue, armes, etc.

Ils sont également attentifs aux échanges commerciaux de produits du Haut Orénoque, comme le chikichiki2 qui se font notamment avec la Colombie. Leur éloignement de la civilisation leur donne un sens concret des responsabilités et leurs interventions ne sont pas sans cesse mises en cause par leur hiérarchie.

Avant notre départ, le commandant responsable de la garnison a souhaité sceller symboliquement une amitié franco-vénézuélienne par un échange de nos gourdes : la sienne, très légère, en caoutchouc, la mienne en aluminium — celle qui équipe toutes les missions lointaines de l’IGN.

 

 

Les cours d'eau sont en rouge. -- Rivers are shown in red. 
Cliquer sur la carte pour l'agrandir (Click on the map to enlarge it).

Carte : L'Orénoque et le Rio Negro -- Map : The River Orinoco and the Rio Negro

 

 

Serpents et caïmans

Bientôt l’équateur... La latitude (j [phi] = 1°55’) de San Carlos annonçait cette approche irrémédiable.

Dans cette région qui nous a paru être le bout du monde, la faune a sa spécificité. On nous mit en garde sur les risques constitués par la prolifération des anacondas ou colebras de aguas qui se développent dans des marigots et à l’embouchure des ríos, par la férocité des caïmans connus sous le nom de babo ou babillo3. Il fallait également être très prudents et bien surveiller les alentours, afin de se protéger du dalla, un serpent très dangereux dont l’attaque est immédiate.

C’est à San Carlos de Río Negro que j’ai eu la chance de rencontrer un technicien de la mission IVC (Institut vénézuélien de recherche scientifique) avec lequel je fis le point de la situation. Il nous apporta de précieuses informations sur la suite du parcours et attira notre attention sur la nécessité de bien «  négocier » le passage du rapide dangereux de São Gabriel de Cachoeira.

 

 

Le “Fleuve aux deux noms”

À San Carlos, nous étions en principe sur le Río Negro dans le bassin de l’Amazone. Je dis bien “en principe”, car un doute subsiste pour le géographe. Il n’est pas facile d’arbitrer entre le géomorphologue et le géographe qui, semble-t-il, ont deux interprétations hydronymiques du départ probable du Río Negro. Est-ce à partir de l’embouchure aval du canal Casi- quiare  qu’il doit être baptisé Río Negro ? Ou bien est-ce à partir de San Simon de Cocuy, plus connu sous le nom de Cucui, poste frontière avec le Brésil,  qu’il deviendrait Río Negro ?

Qui a raison ?
Sur la carte ONC (Operational navigation chart), la partie du fleuve située entre la confluence aval du Casiquiare et Cucui est désignée par l’hydronyme Río Negro.

Sur la carte établie par la Direction générale des Recherches hydrauliques vénézuéliennes, cette partie du fleuve est désignée sous le nom Río Guainía, dans la continuation et la logique du Río Guainía qui prend sa source en Colombie.

Au bénéfice du doute, on pourrait se ranger à l’interprétation de la carte ONC en s’attachant à constater que le premier lieu-dit après avoir quitté le Casiquiare est dénommé depuis des lustres San Carlos de Río Negro.

 

 

L’inselberg de Cucui

Nous avons laissé derrière nous ces cas d’école pour observer attentivement à distance avec nos jumelles la Piedra de Cucui, une roche émergeante immense, sombre, de nature granitique, telle un solide mammouth. Cette région a une géomorphologie caractéristique de type inselberg4.

Au-delà de Santa Rosa de Amanadona, nous décidions de faire une halte à Santa Lucia avant d’atteindre la cité garnison de Cucui.

 

 

 

Des rencontres humaines

À Cucui, le médecin brésilien Deus de Gomez de Nacimiento devait devenir notre ami.

J’ai eu l’heureuse surprise de le revoir à Paris deux ans plus tard pour son stage de chirurgie cérébrale.

Afin de l’aider à améliorer sa compréhension de notre langue, je m’étais aventuré à l’introduire dans des groupes de relations parisiennes toujours en quête d’un certain exotisme. Ce dut être un succés car il était très entouré.

 

 


Longitude et latitude

 

La longitude d’un point [l’angle que fait le méridien de ce point avec le méridien de Greenwich (0°), mesuré en degrés] est symbolisée par la lettre grecque q (theta).

La latitude d’un point [l’angle que fait la verticale d’un point avec le plan de l’Équateur, mesuré en degrés] est symbolisée par la lettre grecque j (phi).

 

DISTANCE ENTRE DEUX POINTS DE LA SURFACE DU GLOBE

A est le Pôle Nord. B et C sont deux points de la Terre. Il existe un triangle ABC qui n’est pas plan, puisque la surface terrestre est courbe.

Le rayon de la Terre ( R ) a pour longueur 6366 km (6 366 000 m).

On appelle qB la longitude et  jB la latitude du point B.

On appelle qC la longitude et jC la latitude du point C.

La distance entre les deux points est donnée par le calcul :

D = R . arc cos[ (sin jB . sin jC) + (cos jB . cos jC) . cos (qBqC) ]

Cette formule est donnée pour ceux qui souhaitent faire cette recherche... Nous, les radioamateurs, nous l’utilisons très couramment pour connaître la distance qui nous sépare de notre correspondant.

Genista

 

 

 

Carte de l'Expédition Eldorado complète

Le parcours intégral de l'Expédition Eldorado figure à la première page de cette série.

 

 

Cucui, le village aux trois frontières 

C’est à Cucui, poste de contrôle des trois frontières entre la Colombie, le Vénézuela et le Brésil, que nous étions attendus sur la crête de la berge par les représentants de l’armée brésilienne.

Après un contrôle minutieux de nos passeports, l’accueil fut chaleureux et nous comprîmes très vite que notre campement était assuré.

Tout près de nos hamacs installés dans une véranda, nous avions le plaisir de pouvoir cueillir l’excellent fruit maracujá5 et d’avoir la compagnie d’un jeune singe très agité, curieux de tous nos mouvements.

C’est à Cucui que nous avons pris conscience que nous naviguions sur le Río Negro, le “fleuve noir” qui se présente sous un aspect si différent de celui de l’Orénoque, avec un faible courant et une eau noire qui apparaissait si pure.

 

 


Notes :

1 Raudal (pluriel raudales) : rapides au Vénézuela.

2 Chikichiki : sorte de palmier d’une vingtaine de mètres, au tronc très fin, utilisé pour fabriquer des fibres pour le tissage de hamacs et de vêtements.

3 Babillo : Caiman crocodilus. Un assez petit caïman de couleur vert olive sombre, long de 2 à 2,50 m pour les mâles. La femelle ne dépasse pas une moyenne de 1,40 m. Les petits sont jaunes tachetés et rayés de noir. Son nom vient d'une excroissance osseuse devant les yeux, semblable à une paire de lunettes. Ce caïman a deux paupières à chaque œil : une verticale et une horizontale. Une protubérance triangulaire sur les paupières supérieures osseuses rappelle vaguement celles du dinosaure Allosaurus. [N.d.l.R.]

4 Inselberg : le secteur qui fait l’objet de nombreuses recherches de l’Institut géologique brésilien est dominé par des inselbergs qui correspondent à des roches dures résistant à l’érosion. Ce sont principalement des intrusions de granites, de rhyolites et de mylonites. Il s’agit en fait d’un relief résiduel constitué de roches dures ayant échappé à l’érosion. Les images captées par radar latéral (monté à bord d’un avion Caravelle) du programme brésilien RADAM (Amazon Radar) ont mis en évidence cette structure d’inselbergs et contribué à la découverte d’importants sites minéraux.

5 Maracujá : le “fruit de la passion”, variété voisine de la passiflore. [N.d.l.R.]

 


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| 0. Plan général | 1. Dix mille kilomètres face à la nature | 2. À l´assaut des flots de l´Orénoque | 3. Le petit village des Indiens Maquiritaré |
| 4. Casiquiare, cours d´eau sans aucune source | 5. La "Guardia nacional" sur le fleuve aux deux noms | 6. Naufrage dans les rapides de Uaupés |
| 7. Le port et l´Église au pays du latex | 8. Chasse à la matamata sur le "Fleuve-roi" | 9. De l´Orénoque à Manaus, un laboratoire vivant |
| 10. Un grand port fluvial à 1200 km de l´océan | 11. Vers la Transamazonienne sur la Rivière du Bois |
| 12. Du petit train de la mort jusqu´au bateau-hôpital | 13. Objectif l´Île aux Fleurs en remontant le Río Guaporé |
| 14. Rencontre avec les "fazendeiros" et panne sèche pour Noël | 15. Trois "Zodiac" sur la "lancha" gouvernementale |
| 16. Recherche d´un passage dans le Haut-Guaporé | 17. Depuis Cáceres sur le Río Paraguai |
| 18. L´extraordinaire faune du Pantanal | 19. De nuit vers Corumbá sur le Paraguai | 20. Cap plein sud vers la capitale Asunción |
| 21. L´Argentine au fil du Río Paraná | 22. Une expérience humaine forte à six | 23. Regarder dans la même direction |
| 24. Le résumé de l´"Expédition Eldorado" |