Expédition Eldorado
par Jean-Gérard Mathé
(25 septembre 1979 à fin janvier 1980)
4.- Casiquiare, cours d'eau sans aucune source
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Adieu, Superbe Orénoque et tout ce qu’il nous a apporté de science, de connaissance des hommes , de découverte d’un univers puissant. Dans ce cadre majestueux, tous les éléments de la nature sont en symbiose parfaite avec le fleuve, immense source de vie, de création.
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| La chasse sur le Brazo Casiquiare, une nécessité pour les aventuriers de l'Expédition Eldorado. |
La Mission évangéliste
Après avoir vécu notre première expérience de l’Amazonie sur ce fleuve mythique, nous mettions un point final à ce parcours initiatique à Tama-Tama. Mais nous avons vu par la suite que l’aventure était toujours devant nous.
Le 28 octobre 1979, nous atteignions Tama-Tama à une heure méridienne. C’est un îlot de civilisation nord-américaine où nous fûmes accueillis avec enthousiasme et générosité par les responsables de la Mission évangélique. Le chef de la Mission était fier de nous présenter la publication récente, sous sa direction, d’un dictionnaire espagnol-maquiritaré.
Ces Évangélistes se consacraient pour l’essentiel aux études sur la tribu des Indiens Maquiritaré qui peuplent l’extrême partie ouest du plateau précambrien des Guyanes.
Avant le dîner, nous avions accroché nos hamacs sous un préau situé en surplomb du fleuve. Toute la Mission était conviée au dîner. Un jeune ethnologue qui revenait d’un long séjour dans une tribu d’indios bravos1 présenta son rapport de retour de mission. Il avait assisté à une tuerie provoquée par le comportement inhabituel d’un jeune Indien qui avait séduit et enlevé une Indienne d’une tribu voisine.
Traumatisé par les scènes de violence, le courageux ethnologue ne put retenir ses larmes. Toute la Mission fut émue de compassion pour les malheureux Indiens qui périrent dans les combats. Nous avions beaucoup appris de cette étape culturelle, marquée par l’humanisme et la religiosité peu dogmatique de nos hôtes.
Cap sur le Brazo Casiquiare
Au petit matin du 29 octobre, le chef de la Mission nous concéda quelques litres d’essence pour parcourir le canal naturel de jonction avec le Rio Negro, affluent de l’Amazone.
Pour atteindre ce canal, il fallait revenir sur nos pas et descendre l’Orénoque sur quelques kilomètres. L’entrée très étroite du canal rendait difficile son repérage dans les fouillis arborescents de la rive gauche du fleuve. Il a fallu lire les cartes, analyser les images du satellite Landsat pour ne pas manquer cette entrée d’une trentaine de mètres. Mais elle fut malgré nous rapidement détectée car, à son approche, nos canots furent littéralement aspirés par un courant fort. Il fallut maîtriser non sans mal la navigation pendant plusieurs kilomètres avant de trouver une rupture de pente et une déclivité plus faible. Puis le canal naturel s’écoule plus paisiblement à travers d’immenses chaos rocheux et sur une largeur qui ne dépasse pas cent mètres.
Le mystère du Casiquiare

S’agit-il d’un phénomène de capture2 par déversement survenu au cours des siècles ? En fait, il y a simplement déversement, sans aucune modification du tracé du "donneur" (l’Orénoque), ni de celui du "receveur" (le Rio Negro). C’est un phénomène hydrologique naturel rare qui trouverait une explication dans la géologie du site.
Dans sa période des plus hautes eaux, le courant profite d’une concavité de la rive gauche de l’Orénoque et d’une faiblesse du relief pour casser la ligne de crête d’argiles siliceuses et s’écouler dans une direction sud-ouest. C’est la théorie la plus communément admise.
Une autre théorie séduisante pourrait étayer une interprétation qui consisterait à envisager un mécanisme de capture piloté cette fois par le Casiquiare.
La capture
Remontons à plusieurs millénaires et entrons dans l’hypothèse possible suivante :
Le Casiquiare est
l’émissaire principal
d’un petit bassin
hydrographique existant,
orienté sud-ouest
et alimenté par un nombre
assez important d’affluents.
Considérons que dans un climat tropical humide, sous l’effet d’une décomposition chimique combinée à une désagrégation mécanique cette partie de piedmont ait pu subir une érosion remontante. Il eût suffit que la partie la plus en amont du Casiquiare ou d’un petit rio qui le constituera plus tard — non encore liée à l’Orénoque — ait été soumise à un phénomène de creusement du thalweg3 remontant de l’aval vers l’amont pour qu’au fil des temps, ce point d’érosion remontante ait de façon régressive rejoint le contrefort latéral de la rive gauche de l’Orénoque et sapé ses matériaux, perpendiculairement au lit du fleuve, pour constituer le déversoir que l’on connaît.
Ainsi, se constituait le canal naturel atteignant grâce à l’apport en eau de l’Orénoque, un profil d’équilibre avec ses ruptures de pentes stabilisées.
C’est la magie de l’érosion !
Cliquer sur la carte pour l'agrandir (Click on the map to enlarge it).
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![]() La balise Argos Entretien de la balise Argos par le navigateur, Jean-Gérard Mathé. |
Vers le Rio Guainia et le Rio Negro
C’est à l’issue d’une course de près de 300 kilomètres que le Casiquiare se jette dans le Rio Negro. Ce bras de jonction des deux bassins a un profil en long dont j’ai pressenti qu’il avait trois niveaux de déclivité :
— une première pente forte sur une vingtaine de kilomètres ;
— une seconde pente générant un courant assez conséquent sur près de 150 km ;
— et enfin une pente très faible sur le reste du parcours.
Quoiqu’il en soit, le canal Casiquiare reste un passage miraculeux connu de tous les explorateurs4, une voie d’eau naturelle qui permet la jonction de deux bassins hydrographiques : celui de l’Orénoque et celui de l’Amazone, en passant par le Rio Negro.
Le Rio Negro capte près du cinquième des eaux de l’Orénoque en période de hautes eaux. Ce qui fait qu’en caricaturant et à la limite — dans sa section très en amont seulement — l’Orénoque, qui alimente périodiquement le Rio Negro, serait un pseudo-affluent du Rio Negro, lequel est affluent du fleuve Amazone. Mais on n’irait pas jusqu’à en déduire que l’Orénoque est, dans sa partie amont, un affluent saisonnier de l’Amazone. Et pourtant si on s’en tient aux définitions, il y aurait un peu de cela ! Mais c’est une interprétation hasardeuse qui ne ferait sans doute pas plaisir aux géomorphologues vénézuéliens.
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Jean Chaffanjon (1854-1913) fit en 1886-87 une expédition sur l’Orénoque, financée par le ministère de l’Instruction publique et des Beaux-Arts avec, pour objectif, de remonter le cours du fleuve, d’en réaliser une description géographique, d’étudier les mœurs et les coutumes de la population indienne vivant le long du fleuve, la faune, la flore et la géographie du bassin. Chaffanjon reçut la médaille et le Prix 1888 de la Société de Géographie de Paris. C’était dix ans avant la publication par Jules Verne chez Hetzel du 45e volume des 54 Voyages extraordinaires, intitulé Le Superbe Orénoque dont Chaffanjon est l’un des personnages. Dans le roman de Verne, deux expéditions partent en même temps vers l’Orénoque : Colonel Jean de Kermor recherche son père depuis longtemps disparu. La deuxième expédition veut découvrir la source de l’Orénoque. Grâce à cela, de Kermor retrouve sa fille déguisée en garçon. Chaffanjon refusa la Légion d’Honneur, mais accepta le titre de Chevalier de l’Ordre du Libérateur que lui décerna le Venezuela. Genista   |
Carte de l'Expédition Eldorado complète
Le parcours intégral de l'Expédition Eldorado figure à la première page de cette série.
| La solitude immense d'un pays déserté Comment se déroula la navigation dans une zone de forêt équatoriale anonyme, désertée par les humains ? Pour la première fois, nous naviguions dans une voie étroite à proximité d’une forêt impénétrable à végétation épiphyte5 avec sa canopée6, un écosystème spécifique avec une chaîne alimentaire riche reliant les sommets des arbres où se nichent oiseaux, singes et rongeurs de toutes sortes. Les lieux-dits supposés habités indiqués sur mes cartes étaient introuvables ou n’existaient plus, abandonnés par l’homme et engloutis par la végétation. Nous ne pouvions aborder ces rives inhospitalières qui nous attendaient avec des arbres à aiguilles de plusieurs centimètres, assez dures pour transpercer nos canots pneumatiques. Il fallait coûte que coûte s’adapter à ces contraintes. Devant l’impossibilité d’établir un camp sur les rives, nous avions décidé de dériver, moteurs à l’arrêt, pendant la première nuit. Il faut dire que le courant nous était très favorable.
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Notes :
1 Indios bravos : expression générique désignant une tribu primitive aux mœurs guerrières.
2 Capture : modification dans l'organisation des réseaux hydrographiques, au cours de laquelle un cours d'eau est rattaché à un réseau auquel il n'appartenait pas antérieurement.
3 Thalweg : Ligne au fond d'une vallée selon laquelle se dirigent les eaux, dans la partie la plus basse.
4 Ce canal n'est pas de découverte récente puisqu'on a relevé qu'il a été utilisé pour la première fois par un Espagnol, Lope de Aguirre parti en 1561 à la découverte de l'Eldorado. On rapporte que c'est le Père Cristóbal de Acuña qui, en 1639, signala l'existence du Casiquiare comme liaison entre les deux bassins.
5 Épiphytes : plantes non parasites qui poussent sur des arbres sans en tirer leur nourriture.
6 Canopée : c'est la frondaison supérieure qui forme un couvert continu de la forêt ombrophile -- forêt qui croît dans un milieu perpétuellement humide.