Adieu, superbe Orénoque !
Adieu, Superbe Orénoque et tout ce qu'il nous a
apporté de science, de connaissance des hommes, de découverte d'un
univers puissant.
Dans ce cadre majestueux, tous les éléments de la
nature sont en symbiose parfaite avec le fleuve, immense source de
vie, de création.
Photo : La chasse sur le Brazo Casiquiare, une nécessité
pour les aventuriers de l'Expédition Eldorado.
La Mission évangélique
Après avoir vécu notre première expérience de l'Amazonie sur ce
fleuve mythique, nous mettions un point final à ce parcours initiatique à
Tama-Tama. Mais nous avons vu par la suite que l'aventure était
toujours devant nous.
Le 28 octobre 1979, nous atteignions Tama-Tama à une heure
méridienne. C’est un îlot de civilisation nord-américaine où nous fûmes
accueillis avec enthousiasme et générosité par les responsables de la Mission
évangélique. Le chef de la Mission était fier de nous présenter la publication
récente, sous sa direction, d’un dictionnaire espagnol-maquiritaré.
Ces Évangélistes se consacraient pour l'essentiel aux études sur
la tribu des Indiens Maquiritaré qui peuplent l'extrême partie ouest du plateau
précambrien des Guyanes.
Avant le dîner, nous avions accroché nos hamacs sous un préau
situé en surplomb du fleuve. Toute la Mission était conviée au dîner. Un jeune
ethnologue qui revenait d'un long séjour dans une tribu d'indios
bravos1 présenta son rapport de retour
de mission. Il avait assisté à une tuerie provoquée par le comportement
inhabituel d’un jeune Indien qui avait séduit et enlevé une Indienne d’une
tribu voisine.
Traumatisé par les scènes de violence, le courageux ethnologue
ne put retenir ses larmes. Toute la Mission fut émue de compassion pour les
malheureux Indiens qui périrent dans les combats. Nous avions beaucoup appris
de cette étape culturelle, marquée par l'humanisme et la religiosité peu
dogmatique de nos hôtes.
Cap sur le Brazo Casiquiare
Au petit matin du 29 octobre, le chef de la Mission nous concéda
quelques litres d’essence pour parcourir le canal naturel de jonction avec le
Rio Negro, affluent de l'Amazone.
Pour atteindre ce canal, il fallait revenir sur nos pas et
descendre l'Orénoque sur quelques kilomètres. L'entrée très étroite du canal
rendait difficile son repérage dans les fourrés arborescents de la rive gauche
du fleuve. Il a fallu lire les cartes, analyser les images du satellite Landsat
pour ne pas manquer cette entrée d’une trentaine de mètres. Mais elle fut
malgré nous rapidement détectée car, à son approche, nos canots furent
littéralement aspirés par un courant fort. Il fallut maîtriser non sans mal la
navigation pendant plusieurs kilomètres avant de trouver une rupture de pente
et une déclivité plus faible. Puis le canal naturel s'écoule plus paisiblement
à travers d’immenses chaos rocheux et sur une largeur qui ne dépasse pas
cent mètres.
Le mystère du Casiquiare
S'agit-il d’un phénomène de capture2 par
déversement survenu au cours des siècles ? En fait, il y a simplement
déversement, sans aucune modification du tracé du "donneur" (l'Orénoque),
ni de celui du "receveur" (le Río Negro). C’est un phénomène
hydrologique naturel rare qui trouverait une explication dans la géologie du site.
Dans sa période des plus hautes eaux, le courant profite d’une
concavité de la rive gauche de l'Orénoque et d'une faiblesse du relief pour
casser la ligne de crête d'argiles siliceuses et s'écouler dans une direction
sud-ouest. C’est la théorie la plus communément admise.
Une autre théorie séduisante pourrait étayer une interprétation
qui consisterait à envisager un mécanisme de capture piloté cette fois par le
Casiquiare.
La capture
Remontons à plusieurs millénaires et entrons dans l'hypothèse
possible suivante :
Le Casiquiare est l'émissaire principal
d'un petit bassin hydrographique existant,
orienté sud-ouest et alimenté par
un nombre assez important d'affluents.
Considérons que dans un climat tropical humide, sous l'effet
d'une décomposition chimique combinée à une désagrégation mécanique cette partie
de piedmont ait pu subir une érosion remontante. Il eût suffit que la
partie la plus en amont du Casiquiare ou d'un petit rio qui le constituera plus
tard — non encore liée à l'Orénoque — ait été soumise
à un phénomène de creusement du thalweg3 remontant de l'aval
vers l'amont pour qu'au fil des temps, ce point d’érosion remontante
ait de façon régressive rejoint le contrefort latéral de la rive gauche de l'Orénoque
et sapé ses matériaux, perpendiculairement au lit du fleuve, pour constituer le
déversoir que l'on connaît.
Ainsi, se constituait le canal naturel atteignant grâce à
l'apport en eau de l'Orénoque, un profil d'équilibre avec ses ruptures de
pentes stabilisées.
C’est la magie de l’érosion !
Cliquer sur la carte pour l'agrandir (Click on the map to enlarge it).
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La balise Argos
Entretien de
la balise Argos
par le navigateur,
Jean-Gérard Mathé.
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Vers le Río Guainia et le Río Negro
C'est à l'issue d'une course de près de 300 kilomètres que le
Casiquiare se jette dans le Río Negro. Ce bras de jonction des deux bassins a
un profil en long dont j'ai pressenti qu'il avait trois niveaux de
déclivité :
• une première pente forte sur une vingtaine de kilomètres ;
• une seconde pente générant un courant assez conséquent
sur près de 150 km ;
• et enfin une pente très faible sur le reste du parcours.
Quoiqu'il en soit, le canal Casiquiare reste un passage
miraculeux connu de tous les explorateurs4, une voie d'eau
naturelle qui permet la jonction de deux bassins hydrographiques : celui
de l'Orénoque et celui de l'Amazone, en passant par le Río Negro.
Le Río Negro capte près du cinquième des eaux de l'Orénoque en
période de hautes eaux. Ce qui fait qu'en caricaturant et à la limite —
dans sa section très en amont seulement — l'Orénoque, qui alimente
périodiquement le
Río Negro, serait un pseudo-affluent du Río Negro, lequel est affluent
du fleuve Amazone. Mais on n'irait pas jusqu'à en déduire que l'Orénoque est,
dans sa partie amont, un affluent saisonnier de l'Amazone. Et pourtant si on
s'en tient aux définitions, il y aurait un peu de cela ! Mais c'est une
interprétation hasardeuse qui ne ferait sans doute pas plaisir aux
géomorphologues vénézuéliens.
Chaffanjon et Verne
Jean Chaffanjon (1854-1913)
fit en 1886-87 une expédition sur l'Orénoque, financée par le ministère de
l'Instruction publique et des Beaux-Arts avec, pour objectif, de remonter le
cours du fleuve, d'en réaliser une description géographique, d'étudier les
mœurs et les coutumes de la population indienne vivant le long du fleuve,
la faune, la flore et la géographie du bassin.
Chaffanjon reçut la médaille et le Prix 1888 de la Société
de Géographie de Paris. C'était dix ans avant la publication par Jules
Verne chez Hetzel du 45e volume des 54 Voyages
extraordinaires, intitulé Le Superbe Orénoque dont
Chaffanjon est l’un des personnages.
Dans le roman de Verne, deux expéditions partent en
même temps vers l'Orénoque :
— Le Colonel Jean de Kermor recherche son père depuis longtemps
disparu. La deuxième expédition veut découvrir la source de l'Orénoque. Grâce à
cela, de Kermor retrouve sa fille déguisée en garçon.
— Chaffanjon refusa la Légion d'Honneur, mais accepta le
titre de Chevalier de l'Ordre du Libérateur que lui décerna le
Venezuela.
Genista
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Carte de l'Expédition Eldorado complète
Le parcours intégral de l'Expédition Eldorado figure
à la première page de cette série.
La solitude immense d'un pays déserté
Comment se déroula la navigation dans une zone de forêt
équatoriale anonyme, désertée par les humains ?
Pour la première fois, nous naviguions dans une voie
étroite à proximité d'une forêt impénétrable à végétation épiphyte5 avec sa
canopée6, un écosystème spécifique avec une chaîne
alimentaire riche reliant les sommets des arbres où se nichent oiseaux, singes
et rongeurs de toutes sortes.
Les lieux-dits supposés habités indiqués sur mes cartes
étaient introuvables ou n'existaient plus, abandonnés par l'homme et engloutis
par la végétation.
Nous ne pouvions aborder ces rives inhospitalières qui nous
attendaient avec des arbres à aiguilles de plusieurs centimètres, assez dures
pour transpercer nos canots pneumatiques.
Il fallait coûte que coûte s'adapter à ces contraintes.
Devant l'impossibilité d'établir un camp sur les rives,
nous avions décidé de dériver, moteurs à l'arrêt, pendant la première nuit.
Il faut dire que le courant nous était très favorable.
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