Lutte contre le courant
Les bateaux fendaient une eau de plus en plus sombre et plus acide.
Nous avancions péniblement, luttant contre un courant de plus en plus
puissant.
Un jeune Indien de Quirataré fait une démonstration
de l'utilisation de son arc et de ses flèches.
Dans son cours supérieur, l'Orénoque se rétrécit sensiblement à la hauteur
du Cerro Yapacana sur la rive droite.
Quirataré, rive gauche
Ce fleuve s’est formé et installé dans un massif précambrien
d'origine sédimentaire qui a subi au cours des âges une fantastique érosion
combinée à des tassements, des effondrements engendrant l'érection de massifs
gréseux. Des montagnes au sommet tabulaire comme le Cerro Duida
(Photo ci-dessous), dominent toute la région
et la vallée qui abrite sur la rive droite le centre de Tama-Tama.
Au bout d’une longue navigation, au détour du fleuve, à près
d'un quart d'heure de l'Île Maricapure et un peu en aval de Tama-Tama apparaît,
au soir, un village vaguement dissimulé dans la verdure. La carte ne mentait
pas : nous étions à Kirataré (Quirataré), un village indien planté
sur la rive gauche de l'Orénoque.
C'était typiquement une étape dans une communauté indienne de la
tribu des Maquiritaré qui constitue l'essentiel des populations du Haut-Orénoque.
Comme la tribu proche des Macos, ce sont des Indiens appréciés pour
leurs mœurs douces.
Près d'une dizaine d'habitations tout au plus, nous fûmes
surpris par des éclairages électriques, ce qui nous expliqua l'origine d’un
bruit de moteur que nous avions perçu lors de notre approche et qui se révéla
être un groupe électrogène. C'est l'aide concrète apportée par le gouvernement
vénézuélien à cette tribu.
L'accueil fut réservé et timide. Les femmes et les enfants nous
observèrent, perchés sur un haut promontoire de rochers granitiques.
Dès l'amarrage, nous engagions le dialogue avec un Indien en
commençant par lui expliquer ce que nous faisions et qui nous étions, en
déclinant les qualités de chacun d'entre nous.
Le domaine du monstrueux piranha
On indiqua à l'Expédition une case (une churuata)
où installer les hamacs, ainsi qu'un lieu où une Indienne nous vendra et nous
préparera une poule.
Le contact fut facile et l'Indienne pluma la volaille avec
dextérité. Après l'avoir découpée avec une machette, elle lança les abats dans
le fleuve.
(Dents de piranha) [Opefe]
Nous assistâmes alors au mouvement infernal des piranhas
dépeçant en un clin d'œil les résidus sanglants. Le piranha seul est peu
dangereux, et le pêcheur imprudent peut s'en sortir au pire avec une extrémité
de doigt arrachée. Mais leur attaque se manifeste sous forme de bancs qui
passent comme une tornade, s'acharnant sur tout ce qui est sanguinolent. Ces
bancs de poissons insatiables restent encore la véritable angoisse des éleveurs
de troupeaux qui traversent les rivières.
Ce petit poisson assez épais comporte deux espèces : les
noirs (Pygocentrus piraya) et les rouges (Pygocentrus nattereri),
les plus voraces au nom indien de Caribe. Les Indiens se servent des
dents de piranhas pour couper leurs cheveux.
Hors de la civilisation
En décidant de faire une étape à Kirataré, nous avions très vite
compris qu'une chance s'était présentée à nous en nous permettant d'avoir un
premier véritable échange avec une tribu indienne protégée de toute pression de
la civilisation.
Le dîner se déroula sous le regard amical de quelques Indiens,
au centre de la grande churuata, vaste espace fermé par de légères
cloisons de troncs de chikichiki, une sorte de palmier exploité pour ses
fibres et servant à la confection des hamacs. Malgré l'incontournable charge
des moustiques, la nuit se passera fort bien.
Au petit matin, avant le départ, une barque, chargée d’une
cueillette d'ananas et de bananes, essayait de rejoindre avec difficultés
notre rive.
Deux jeunes Indiens revenaient de la forêt et nous présentèrent
leur matériel de chasse et de pêche : des arcs nantis de flèches, les unes
pour les gros poissons, les autres pour le gibier.
Mais c'est surtout de poissons que se nourrissent les Indiens du
Haut-Orénoque.
Quant à l'agriculture vivrière, elle se résume pour l'essentiel
à la culture de tubercules de manioc par écobuage. Il s'agit de mettre à nu le
sol en arrachant les arbres qui sont ensuite brûlés pour fertiliser la terre
avec les cendres. Ce manioc amer sert à la confection de la yucca, une
sorte de galette qui est la base de la nourriture.
Le jour de la yucca dans le tipiti
Cliquer sur la carte pour l'agrandir. (Click on the map to enlarge it).
Nous avions eu la chance de tomber le jour de la préparation de
la yucca1.
Les tubercules de manioc récoltés sont broyés en farine d'aspect
jaunâtre mise à décanter dans une grande nasse en vannerie appelée tipiti.
Par gravitation, la farine se purifie et élimine sa toxicité due à la présence
d'acide prussique. Étalée ensuite sur de vastes plats en fer, elle est cuite
sur un feu de bois bien nourri. Puis l'épaisse galette ainsi obtenue est séchée
au soleil sur des claies confectionnées à l’aide de troncs d'arbres.
Le médecin de l'Expédition en avait profité pour examiner les
bébés et distribuer quelques médicaments de base et d'autres produits de
pharmacie.
Dans cette tribu, les enfants semblaient déjà préoccupés par des
tâches assurant leur survie. Très tôt, ils doivent acquérir le savoir qui leur
est transmis oralement et par l'exemple. Leurs jeux consistent à pêcher et
chasser dans des petits canoës monoxyles2 taillés à la machette
directement dans un tronc
d'arbre creusé et durci au feu. Ces embarcations, modèles réduits de celles de
leurs parents, leur permettent de se risquer sur les petits ríos
igarapés3 afin d’apprendre la vie des hommes.
Poison ou aliment ?
Le manioc est riche en hydrates
de carbone et en acide cyanhydrique (HCN) aussi appelé
acide prussique, un poison extrait par les Amérindiens pour y tremper
les pointes de lances et de flèches. Il existe deux espèces de manioc :
le manioc amer (Manihot utilissima) et le manioc doux (Manihot opi).
Tandis que le manioc doux peut
être épluché et consommé cru, le manioc amer doit être lavé et bouilli afin
d'éliminer l'acide cyanhydrique. Cela est fait dans le tipiti.
Le tipiti est un panier
cylindrique flexible tressé, fabriqué en écorce de palmier jacitara,
principalement par les Indiens Tupis d'Amérique du Sud. Le tapioca est issu de
la fécule nettoyée et lavée, chauffée sur de grandes plaques de fer.
Aujourd'hui, des machines spéciales remplacent le tipiti.
La fécule de manioc entre dans
la fabrication de cosmétiques, de colles, de détergents et même de papiers. Le
tapioca est utilisé dans les puddings, bonbons et biscuits. On fabrique
également une bière très forte à partir du jus de manioc fermenté.
Photo : Fabrication de la yucca, galette de farine de manioc,
dans le village indien de Quirataré, au bord de l'Orénoque.
Genista
|
Carte de l'Expédition complète
Le parcours intégral de l'Expédition Eldorado figure à
la première page de cette série.
Tama-Tama, porte du Brazo Casiquiare
La dernière étape sur l’Orénoque devait être Tama-Tama où
s'était installée une importante Mission évangéliste qui nous accorda une grande
hospitalité. Elle s'investit notamment dans l'assistance médicale aux tribus
indiennes de la région du Cerro Duida.
La communication avec ces tribus s'améliore et tous les efforts
qui sont réalisés par cette Mission semblent porter leurs fruits.
Le chef de la Mission était fier du dictionnaire
maquiritaré-espagnol qu'il venait de faire éditer à Caracas.
Ce fut une étape obligée pour un approvisionnement en carburant
avant l'entrée dans le bassin de l’Amazone par le canal naturel,
le Brazo Casiquiare.
Tous les membres de l'Expédition ont regretté de ne
pouvoir remonter plus en amont l'Orénoque jusqu'à Esmeralda où se trouvaient
des tribus guerrières Indios Bravos qui connaissent leur territoire
de palmier à palmier.
Mais ce n'était pas prévu au programme, et cela nous éloignait trop
de l’objet de l'expédition.
Il fallait rejoindre sans attendre le bassin de l'Amazone.
|