Expédition Eldorado
  par Jean-Gérard Mathé
  (25 septembre 1979 à fin janvier 1980)


2.- A l'assaut des flots de l'Orénoque


Jean-Gérard Mathé, navigateur de l'Expédition Eldorado (Croisière Eldorado), devant les cartes de navigation, à la barre d'un bateau pneumatique Zodiac en Amérique latine

Cette première partie de l’expédition dans le bas Orénoque se déroula normalement sur 1000 km,
avec des campements plus ou moins accessibles.

Après avoir passé Ciudad Guayana et Ciudad Bolivar,
nous laissions derrière nous une zone portuaire active et nous entrions dans une contrée déserte, plus sauvage, où l’animal règne sans partage...

L'Expédition Eldorado : les trois bateaux pneumatiques "Zodiac" équipés (deux "Zodiac" de 4,20 m et un de 4,90 m) avec, au centre, Jean-Gérard Mathé.  

Des Indiens et des villages

Un premier contact avec les dauphins d'eau douce au niveau du village indien de Las Bonitas avait émerveillé toute l’équipe. Depuis, nous nous étions familiarisés avec ces dauphins et lamantins (ou botes), animaux sacrés des Indiens, qui nous accompagnaient dans un ballet incessant.

C’est à la hauteur de Caicara que nous avons essuyé le premier orage violent à même la nature avec, pour toute protection, une bâche que l’on essayait de hisser sur les bateaux par les moyens du bord.

Protégés des risques d’inondations, la plupart des villages se situent sur les escarpements de la rive droite de l’Orénoque qui entaille les reliefs des hauts massifs guyanais.

À La Urbana, une communauté à dominante plus noire qu’indienne fut surprise par notre arrivée. Sans doute avait-elle un peu pitié de nous, et elle nous réserva un accueil chaleureux en facilitant notre campement sur la rive escarpée et très humide de l’Orénoque.

Dans le Bas Orénoque l’aspect  jaunâtre  des eaux du fleuve à éléments fortement basiques nous incitait à bien traiter l’eau de boisson. Les autochtones qualifient l’eau du bas Orénoque de color de Fanta, “couleur de soda à l’orange”.

 

Moustiques et insectes omniprésents

Nous avions très vite compris que dans cet immense espace où la faune et la flore vivaient en symbiose, le danger permanent représenté par les grands félins, les caïmans ou les serpents ne constituait pas le principal désagrément. L’enfer en Amazonie, c’est l’omniprésence des moustiques et les fourmis rouges voraces. Toutes les soirées et les nuits de cette partie de l’expédition, nous avons eu droit aux agressions d’insectes de toutes sortes peu sensibles aux protections et à toutes les ruses ou parades que l’on pouvait imaginer.

 

Cliquer sur la carte pour l'agrandir (Click on the map to enlarge it). Carte : Le cours de l'Orénoque jusqu'à l'Amazone -- Map : The River Orinoco as far South as the Amazone

Puerto Ayacucho et ses rapides

Au fur et à mesure que l’Expédition s’enfonçait plus avant, la nature semblait se refermer sur son passage et elle se confrontait inexorablement à la véritable aventure. L’hostilité des lieux se manifestait déjà avec des forêts impénétrables, des accès aux berges difficiles, des bancs de sables et des rochers à peine camouflés sous l’eau et déchirant les hélices.

Puerto Ayacucho, la capitale du territoire fédéral d’Amazonie, était une étape obligatoire compte tenu de la topographie du site. Les repérages des rapides en amont de Puerto Ayacucho effectués par avion et sur imagerie satellitaire ne nous laissaient aucune chance pour continuer par voie d’eau. Nous avions néanmoins tenté en vain de franchir un premier rapide sous le regard inquiet de la caméra. Mais cette tentative s’était vite révélée irraisonnable.

Par ailleurs, des impératifs administratifs ne pouvaient être contournés car nous devions obtenir du Gouverneur du Territoire Amazonas un laissez-passer officiel pour pénétrer dans le Haut Orénoque, ce qui devait conditionner la poursuite de notre expédition. Celui-ci nous l’accorda et organisa en notre honneur dans sa résidence une superbe soirée folklorique.

Cette attention du Gouverneur marquait l’événement qui avait pris un caractère diplomatique. Il est vrai que ce sésame pour pénétrer dans l’Amazonie vénézuélienne, nous le devions à une intervention discrète de notre Ambassadeur de France à Caracas.

 

Portage jusqu’à Samariapo

La balise Argos que le Centre spatial m’avait confiée pour en assurer l’expérimentation en première continentale dans des régions tropicales n’a pas résisté au degré hygrométrique très élevé et a rendu l’âme à cette étape.

Cet incident technique était prévisible mais fut sans conséquence pour la sécurité des membres de l’Expédition.

Peu importe, il fallait continuer et rejoindre par portage Samariapo, un petit port de baraquements situé 65 km plus loin, qui nous ouvrait la voie du Haut Orénoque.

Samariapo, ce fut le souvenir d’une chaleur torride, d’un orage nocturne qui, de nos hamacs installés sous un hangar fragile, nous paraissait être un véritable déluge.

Les ballets de lucioles s’illuminaient autour des hamacs sur un fond de forêt tropicale et semblaient nous protéger de l’assaut des jen jen, une sorte de petites mouches voraces très présentes cette nuit.

 


Le système Argos

Le système Argos marque une étape technologique de première importance dans la géolocalisation. C’était, à la fin des années 1970, une grande première mise en œuvre par le Centre National d’Études Spatiales (CNES) sis à Toulouse (France). L’Expédition Eldorado a utilisé, pour la première fois sur terre, ce système en Amazonie à l’automne 1979.

Les deux satellites d’acquisition gravitent à 830 et 870 km d’altitude (± 18 km), sur une orbite passant au-dessus des Pôles, en faisant un tour toutes les 101 minutes. Ils sont décalés de 60° l’un par rapport à l’autre. Chaque satellite “voit” un cercle de 5000 km de diamètre qui est décalé de 25° (soit 2800 km à l’équateur) à chaque passage, couvrant la Terre en 24 h. Les données sont transmises sur la fréquence UHF de 401,65 MHz pendant près d’une seconde environ une fois par minute.

Genista

 

Le haut Orénoque

Après avoir revu l’état nos embarcations de caoutchouc, nous nous engagions fièrement dans la remontée du haut Orénoque déjà parsemé de quelques rapides (raudales) facilement franchissables à cette saison des hautes eaux.

Le fleuve, qui coule déjà à une altitude de l’ordre de 120 m, reste encore large jusqu’à l’étape de Santa Bárbara et de Macuruco, deux lieux-dits assez proches qui se situent au confluent avec le Rio Ventuari. Nous avions eu l’heureuse surprise d’y trouver un petit centre médical (une simple réserve de médicaments et de matériel de première urgence) et un peu plus loin, une station météo sommaire. Un agronome en poste qui assurait toutes les mesures, essayait de réimplanter l’hévéa dans la région.


Dans les années 1993-1994, un conflit qui durait depuis longtemps à Santa Bárbara éclata avec beaucoup de violence.
Le tourisme, qui colonise les rives de l’Orénoque, avait installé un camp Safari pour touristes à Santa Bárbara.
Les Indiens portèrent plainte contre le camp qui avait pris leurs terres.

Un incendie avait "mystérieusement" détruit un village d'Indians Piaroa.
La communauté d'Indiens Baniba, à Macuruco, et la communauté voisine d'Indiens Guahibo -- qui ont un titre de propriété délivré par le National Agrarian Institute depuis 1976 -- réagirent en commun.

Elles affirmèrent que leurs terres avaient été clôturées au profit du camp Safari.
Les Autorités locales et le Bureau des Droits de l’Homme de l’Église catholique affirmèrent, de leur côté, que le Gouverneur avait pris le parti du camp.
C’était une quinzaine d’années après l’Expédition Eldorado...

Genista

Carte de l'Expédition complète

Le parcours intégral de l'Expédition Eldorado figure à la première page de cette série.

 

 

Silence et beauté d'une nature envoûtante

 

À ce stade de notre progression, nous avions déjà perçu chez chacun d’entre nous l’acquis d’une expérience qui nous mènerait au bout de notre mission.

Le Haut Orénoque est un paradis, une nature grandiose et émouvante par son silence et la beauté de sa flore et de sa faune. Mais malgré ce spectacle magnifique, nous percevions que ces régions étaient promises à un dépeuplement et à un exode vers les centres urbains les plus proches. La loi de survie qu’elles imposent à l’homme est d’une rigueur peu supportable. Face à ce drame qui vide notamment les zones frontalières, le gouvernement vénézuélien développe des efforts pour tenter de fixer les populations. Il assiste les Indiens en leur fournissant du matériel pour affronter la nature et en déléguant des aides infirmiers issus de la même tribu.

 

 


 


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Les pages de l´Expédition Eldorado ("Croisière Eldorado") sur Genista.net
| 0. Plan général | 1. Dix mille kilomètres face à la nature | 2. À l´assaut des flots de l´Orénoque | 3. Le petit village des Indiens Maquiritaré |
| 4. Casiquiare, cours d´eau sans aucune source | 5. La "Guardia nacional" sur le fleuve aux deux noms | 6. Naufrage dans les rapides de Uaupés |
| 7. Le port et l´Église au pays du latex | 8. Chasse à la matamata sur le "Fleuve-roi" | 9. De l´Orénoque à Manaus, un laboratoire vivant |
| 10. Un grand port fluvial à 1200 km de l´océan | 11. Vers la Transamazonienne sur la Rivière du Bois |
| 12. Du petit train de la mort jusqu´au bateau-hôpital | 13. Objectif l´Île aux Fleurs en remontant le Río Guaporé |
| 14. Rencontre avec les "fazendeiros" et panne sèche pour Noël | 15. Trois "Zodiac" sur la "lancha" gouvernementale |
| 16. Recherche d´un passage dans le Haut-Guaporé | 17. Depuis Cáceres sur le Río Paraguai |
| 18. L´extraordinaire faune du Pantanal | 19. De nuit vers Corumbá sur le Paraguai | 20. Cap plein sud vers la capitale Asunción |
| 21. L´Argentine au fil du Río Paraná | 22. Une expérience humaine forte à six | 23. Regarder dans la même direction |
| 24. Le résumé de l´"Expédition Eldorado" |