C'est lors d'une réunion dans un
hangar sur les bords de Seine, entourés de nos bateaux, que nous
décidions du trajet global de cette traversée considérée
comme historique parce que inédite.
Le problème à résoudre se résumait notamment
dans l'approfondissement des conditions de jonction de trois
bassins hydrographiques : le bassin de l'Orénoque, le
bassin amazonien et le bassin du Paraguay et du Paraná.
Mes études et mes recherches m'ont donné
la quasi certitude que les points identifiés pour les passages d'un
bassin hydrographique à un autre étaient judicieusement choisis.
Le véritable challenge consistait en une analyse
approfondie de deux éléments géographiques :
[1]
le canal naturel dit Brazo Casiquiare
pour atteindre le bassin de l'Amazone,
(Ca sur la carte) ;
et
[2]
le Rio Jauru pour atteindre les
bassins du Paraguay et du Paraná
(Ja sur la carte).
Prêts pour le départ...
Il restait à peine trois mois, durant l'été
1979, pour préparer ce périple.
En résumé :
• beaucoup de contacts avec les
Ambassades de France auprès des pays à traverser (le Venezuela,
la Colombie, le Brésil, la Bolivie, le Paraguay et l'Argentine) ;
• des études et des visites au
Service de la Météo, au CNES (service Argos) ;
• une préparation méticuleuse du
matériel technique : matériel de navigation, d'astronomie,
balise expérimentale Argos, cartes topographiques,
imagerie satellitaire, images radar, etc. ;
• un stage de confortation en astronomie de campagne ;
• une formation au maniement des
armes de toutes catégories dans un stand de tir ;
• des essais de bateaux pneumatiques ;
etc.
Une préparation méticuleuse des détails
Comme c'est le cas dans toute activité
professionnelle, la préparation sérieuse du projet, c'était
déjà 80 pour cent de ses chances de succès, et les 20 pour cent
restants, c'était le challenge avec la part d'aventure
et d'imprévus qui seraient le lot quotidien.
Chacun d'entre nous étant prêt dans sa spécialité,
il fallait qu'avant le départ j'annonce la couleur sur
les chances de réussir notre mission sur le terrain.
Un briefing général et une réception mémorable
donnée à la Mairie de Paris annonçaient notre imminent départ.
On ne pouvait plus faire marche arrière : en quelques
instants, tout était devenu irréversible.
Un certain 25 septembre 1979
C'est ainsi que l'aventure devait
commencer, un certain 25 septembre, par l'envol d'un
avion vers Caracas, une ville chaude et humide perchée à mille
mètres dans la vallée de la cordillère Caraïbe.
Nous avions transporté les hommes et le matériel
par camions à six cents kilomètres de là, à Barrancas, ville
du delta de l'Orénoque — le point de départ de
l'Expédition Eldorado.
Avant de remonter l'Orénoque, il fallait
essayer les canots pneumatiques chargés de deux tonnes de matériel.
L'impossibilité de déjauger les embarcations nous a
conduits à nous dessaisir d'instruments lourds et
encombrants.
En ce qui me concerne, je pris la responsabilité
de faire « rapatrier » du matériel topographique
(théodolite1,
sextant à bulle pour repérages sans horizon, compteurs à fil
perdu2, etc.) dont l'usage ne serait pas
indispensable, compte tenu de la qualité de la préparation.
— 1 Théodolite :
instrument à lunette mobile permettant de mesurer l'azimut
et la distance zénithale d'un astre, il est aussi utilisé
dans les levés topographiques.[N.d.l.R.]
— 2 Compteur à fil perdu :
déroulé sur des axes de références
repérés sur des plans photographiques, il permet sur plusieurs
centaines de mètres des mesures de distance avec une erreur inférieure
à 1 %. C'est une seconde évaluation de l'échelle,
plus précise localement que la mesure GPS.
[N.d.l.R.]
Majestueux fleuve Orinoco
La navigation sur l'Orénoque, fleuve
mythique entré dans la légende grâce à Jules Verne (Le
superbe Orénoque, 1898), ne présentait pas trop de difficutés
jusqu'à Puerto Ayacucho, la véritable porte d'entrée
dans les contrées sauvages.
Techniquement, la plus grande difficulté était
de remonter le cours d'un réseau hydrographique complexe
constitué d'un millier d'affluents avec le risque
permanent de les confondre avec le cours principal du fleuve.
La tâche essentielle qui me revenait lors d'une
étape était de programmer l'étape suivante au vu des
distances et des nécessités d'approvisionnement en
carburant.
Une navigation périlleuse
La navigation consistait notamment à porter
toute son attention à la surface du fleuve, à ses rives et aux
instruments, la progression de l'expédition se faisant par
relevé d'itinéraire expédié, principe valable sur voie d'eau
comme sur terre.
C'est une méthode précise qui résulte de
deux opérations conjuguées : la mesure des distances sur la
carte avec un curvimètre sur des repères simultanément
identifiés sur le terrain, d'une part — et, d'autre
part, l'observation de l'angle de navigation sur un
compas Vion3 corrigé des effets magnétiques
et solidement arrimé à l'avant du bateau.
— 3 Compas Vion :
genre de boussole de relèvement qui a révolutionné
la navigation côtière. Le compas est fixé à un véhicule (bateau,
avion), et est muni de petites masses magnétiques qui annulent l'effet
de la masse métallique du véhicule porteur.
[N.d.l.R.]
Les pièges des bras du fleuve
Pour tout le parcours, une centaine de cartes à des échelles
variables allant du 1/100 000e
au 1/1 000 000e étaient indipensables.
Dans certaines zones à très faible pente, après de fortes
inondations, les fleuves peuvent changer de lit ou se
retrouver avec un nouveau bras, l'ancien bras étant
asséché.
Le risque de se perdre, c'est le problème auquel on est
confronté lorsqu'on ne dispose que de cartes
anciennes non à jour.
Afin de surmonter cette défaillance, j'avais prévu l'utilisation
de documents plus récents du type images Radam4
et satellitaires.
La décision de naviguer près de telle ou telle rive, de prendre un
raccourci par tel ou tel bras appartenait au navigateur,
la règle d'or étant d'avancer pour des
raisons de sécurité en file indienne.
Il était prudent que le navigateur assurât en tête la lecture de
la surface du fleuve pour détecter tous les frémissements
de l'eau, la présence de rochers, de bancs de
sables, ou de marécages...
— 4 Radam :
La première base cartographique de l'Amazonie
a été établie au début des années 1970 dans le
contexte du « miracle économique » du développement
national, grâce à la couverture radar RADAM qui a
fourni des images de toute l'Amazonie brésilienne
à l'échelle 1/250 000e,
ainsi qu'une cartographie physique
au 1/1 000 000e
[N.d.l.R.]
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