Expédition Eldorado
par Jean-Gérard Mathé
(25 septembre 1979 à fin janvier 1980)
1.- Dix mille kilomètres face à la Nature (Les préparatifs)
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Les conquérants espagnols situaient le fabuleux Eldorado le Pays de lOr entre lOrénoque et lAmazone.Ce nom mythique a été retenu pour désigner lexpédition qui devait traverser cette région. Même si le rêve de lEldorado résonne encore dans la mémoire collective, notre quête était dune toute autre nature. |
| Jean-Gérard Mathé, navigateur de l'Expédition Eldorado (Croisière Eldorado), devant les cartes de navigation, à la barre d'un bateau pneumatique Zodiac en Amérique latine. |
LExpédition Eldorado consistait à ouvrir une voie fluviale pour assurer la jonction entre le nord et le sud de lAmérique latine, plus précisément entre le bassin de lOrénoque et celui du Paraná. Le ministère des Affaires étrangères simpliquait dans ce projet dinitiative privée et un ingénieur était demandé au ministère de lÉquipement.
Il sagissait de démontrer la possibilité de cette jonction, de déterminer le tracé et dassurer la navigation et les études connexes. Cétait une responsabilité que de faire des choix et de prendre des décisions qui engageraient pour le meilleur ou pour le pire la sécurité des autres membres de lExpédition et limage de la France dans les pays traversés.
L'Ordre de Mission
Je devais sans doute la retenue de ma candidature à la possession dun diplôme de pilote de bateau avec le titre ronflant de Capitaine-mécanicien ce qui, paradoxalement, ma été utile non pas pour réparer les moteurs, car nous avions un excellent mécanicien, mais pour acquérir très vite linstinct de naviguer selon le plus court trajet et de lire la surface de leau à chaque instant.
Selon la procédure administrative habituelle, la possession de mon Ordre de Mission me permit de déclencher officiellement le processus de préparation tous azimuts.
Le libellé de la Mission fixait ainsi le cadre de mon action :
Expédition Eldorado
en Amérique du Sud
dune durée de 4 mois environ
avec pour date de départ
le 25 septembre 1979
Jétais dautant plus heureux de participer à cet exploit que je commençais à me morfondre dans une fonction de Conseiller à la Direction générale de lIGN. Je me suis donc vu sans hésiter et sans réserve au centre de cette action.
Cest donc à moi quincombait le choix de litinéraire que javais proposé à tous mes coéquipiers : deux journalistes, un preneur de vues, un mécanicien, un médecin et un intendant-cuisinier.
Trois bassins hydrographiques immenses
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Pays (codes en rouge) : A= Argentine (Capitale Buenos Aires), B= Brésil (Capitale Brasília [Brasilia]), Bo= Bolivie (Capitale La Paz, Capitale constitutionnelle Sucre), C= Colombie (Capitale Bogotá [Bogota]), Ch= Chili (Capitale Santiago), F= Guyane française (Chef-lieu Cayenne), G= Guyana (Capitale Georgetown), P= Paraguay (Capitale Asunción [Asuncion]), S= Surinam (Capitale Paramaribo), U= Uruguay (Capitale Montevideo), V= Venezuela (Capitale Caracas), *= Pérou (Capitale Lima). |
| Fleuves et rivières (codes en bleu) : Am= Amazone, Ca= Brazo Casiquiare, Gu= Rio Guaporé, Ja= Rio Jaurú (Jauru), Ma= Rio Madeira, Ne= Rio Negro, Or= Rio Orinoco (Orénoque), Pg= Rio Paraguai (Paraguay), Pa= Rio Paraná (Parana). | |
En bleu : Trajet de l'Expédition Eldorado - Cartographie Genista. |
Cest lors dune réunion dans un hangar sur les bords de Seine, entourés de nos bateaux, que nous décidions du trajet global de cette traversée considérée comme historique parce que inédite.
Le problème à résoudre se résumait notamment dans lapprofondissement des conditions de jonction de trois bassins hydrographiques : le bassin de lOrénoque, le bassin amazonien et le bassin du Paraguay et du Paraná.
Mes études et mes recherches mont donné la quasi certitude que les points identifiés pour les passages dun bassin hydrographique à un autre étaient judicieusement choisis. Le véritable challenge consistait en une analyse approfondie de deux éléments géographiques :
[1] le canal naturel dit Brazo Casiquiare pour atteindre le bassin de lAmazone, (Ca sur la carte) ;
et [2] le Rio Jauru pour atteindre les bassins du Paraguay et du Paraná (Ja sur la carte).
Prêts pour le départ...
Il restait à peine trois mois, durant lété 1979, pour préparer ce périple.
En résumé :
beaucoup de contacts avec les Ambassades de France auprès des pays à traverser (le Venezuela, la Colombie, le Brésil, la Bolivie, le Paraguay et lArgentine) ;
des études et des visites au Service de la Météo, au CNES (service Argos) ;
une préparation méticuleuse du matériel technique : matériel de navigation, dastronomie, balise expérimentale Argos, cartes topographiques, imagerie satellitaire, images radar, etc. ;
un stage de confortation en astronomie de campagne ;
une formation au maniement des armes de toutes catégories dans un stand de tir ;
des essais de bateaux pneumatiques ;
etc.
Une préparation méticuleuse des détails
Comme cest le cas dans toute activité professionnelle, la préparation sérieuse du projet, cétait déjà 80 pour cent de ses chances de succès, et les 20 pour cent restants, cétait le challenge avec la part daventure et dimprévus qui seraient le lot quotidien.
Chacun dentre nous étant prêt dans sa spécialité, il fallait quavant le départ jannonce la couleur sur les chances de réussir notre mission sur le terrain.
Un briefing général et une réception mémorable donnée à la Mairie de Paris annonçaient notre imminent départ. On ne pouvait plus faire marche arrière : en quelques instants, tout était devenu irréversible.
Un certain 25 septembre 1979
Cest ainsi que laventure devait commencer, un certain 25 septembre, par lenvol dun avion vers Caracas, une ville chaude et humide perchée à mille mètres dans la vallée de la cordillère Caraïbe.
Nous avions transporté les hommes et le matériel par camions à six cents kilomètres de là, à Barrancas, ville du delta de lOrénoque le point de départ de lExpédition Eldorado.
Avant de remonter lOrénoque, il fallait essayer les canots pneumatiques chargés de deux tonnes de matériel. Limpossibilité de déjauger les embarcations nous a conduits à nous dessaisir dinstruments lourds et encombrants.
En ce qui me concerne, je pris la responsabilité de faire rapatrier du matériel topographique (théodolite1, sextant à bulle pour repérages sans horizon, compteurs à fil perdu2, etc.) dont lusage ne serait pas indispensable, compte tenu de la qualité de la préparation.
Notes
1.- Théodolite :
instrument à lunette mobile permettant de mesurer lazimut
et la distance zénithale dun astre, il est aussi utilisé
dans les levés topographiques.[N.d.l.R.]
2.- Compteur à fil perdu : déroulé sur des axes de références
repérés sur des plans photographiques, il permet sur plusieurs
centaines de mètres des mesures de distance avec une erreur inférieure
a 1 %. Cest une seconde évaluation de léchelle,
plus précise localement que la mesure GPS.[N.d.l.R.]
Majestueux fleuve Orinoco
La navigation sur lOrénoque, fleuve mythique entré dans la légende grâce à Jules Verne (Le superbe Orénoque, 1898), ne présentait pas trop de difficutés jusquà Puerto Ayacucho, la véritable porte dentrée dans les contrées sauvages.
Techniquement, la plus grande difficulté était de remonter le cours dun réseau hydrographique complexe constitué dun millier daffluents avec le risque permanent de les confondre avec le cours principal du fleuve.
La tâche essentielle qui me revenait lors dune étape était de programmer létape suivante au vu des distances et des nécessités dapprovisionnement en carburant.
Une navigation périlleuse
La navigation consistait notamment à porter toute son attention à la surface du fleuve, à ses rives et aux instruments, la progression de lexpédition se faisant par relevé ditinéraire expédié, principe valable sur voie deau comme sur terre.
Cest une méthode précise qui résulte de deux opérations conjuguées : la mesure des distances sur la carte avec un curvimètre sur des repères simultanément identifiés sur le terrain, dune part et, dautre part, lobservation de langle de navigation sur un compas Vion.3 corrigé des effets magnétiques et solidement arrimé à lavant du bateau.
Note
3.- Compas Vion : genre de boussole de relèvement qui a révolutionné
la navigation côtière. Le compas est fixé à un véhicule (bateau,
avion), et est muni de petites masses magnétiques qui annulent leffet
de la masse métallique du véhicule porteur. [N.d.l.R.]
| Les pièges des bras du fleuve Pour tout le parcours, une centaine de cartes à des échelles variables allant du 1/100 000e au 1/1 000 000e étaient indipensables. Dans certaines zones à très faible pente, après de fortes inondations, les fleuves peuvent changer de lit ou se retrouver avec un nouveau bras, lancien bras étant asséché. Le risque de se perdre, cest le problème auquel on est confronté lorsquon ne dispose que de cartes anciennes non à jour. Afin de surmonter cette défaillance, javais prévu lutilisation de documents plus récents du type images Radam4 et satellitaires.
Note La décision de naviguer près de telle ou telle rive, de prendre un raccourci par tel ou tel bras appartenait au navigateur, la règle dor étant davancer pour des raisons de sécurité en file indienne. Il était prudent que le navigateur assure en tête la lecture de la surface du fleuve pour détecter tous les frémissements de leau, la présence de rochers, de bancs de sables, ou de marécages...
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Notes
1.- Théodolite : instrument à lunette mobile permettant de mesurer lazimut et la distance zénithale dun astre, il est aussi utilisé dans les levés topographiques.[N.d.l.R.]
2.- Compteur à fil perdu : déroulé sur des axes de références repérés sur des plans photographiques, il permet sur plusieurs centaines de mètres des mesures de distance avec une erreur inférieure a 1 %. Cest une seconde évaluation de léchelle, plus précise localement que la mesure GPS.[N.d.l.R.]
3.- Compas Vion : genre de boussole de relèvement qui a révolutionné la navigation côtière. Le compas est fixé à un véhicule (bateau, avion), et est muni de petites masses magnétiques qui annulent leffet de la masse métallique du véhicule porteur. [N.d.l.R.]
(*) Radam. La première base cartographique de lAmazonie a été établie au début des années 1970 dans le contexte du miracle économique du développement national, grâce à la couverture radar RADAM qui a fourni des images de toute lAmazonie brésilienne à léchelle 1/250 000e, ainsi quune cartographie physique au 1/1 000 000e. [N.d.l.R.]
Plan général de la publication et de l'Expédition