Contribution à l'étude des euthanasies
Les politiques ont ouvert le dossier de l'euthanasie, Genista se doit d'y participer ; voilà pourquoi
j'ai choisi ce sujet qui, je m'en excuse, fera l'objet d'un texte plus long que d'habitude. Mais je doute fort que ma vision
personnelle du problème permette de faire avancer les choses. Ne nous faisons pas d'illusions, Genista n'est pas lu dans les
ministères.
Une douloureuse affaire dont vous avez forcément entendu parler a remis ce problème à la "Une" de vos quotidiens.
Les avis sont partagés, mais la plupart de ceux — pour ou contre — qui affichent leur opinion à haute
voix, n'ont de l'euthanasie qu'une vision lointaine. Ceux qui savent, eux, se taisent ou n'en parlent que discrètement.
Car ce n'est pas une petite affaire !
Ce n'est pas une mise à mort, loin de là, car la décision médicale est prise après un examen approfondi de la situation,
avec avis de tous les soignants et de la famille. Il est hors de question qu'une seule personne soit habilitée à trancher pour
choisir à la place des autres.
Mais, si j'ose dire, il y a plusieurs sortes de cas. Si le malade est dans un coma jugé irréversible — son cerveau
n'ayant aucune activité électrique corticale, qu'il ne respire que si un appareil le fait à sa place — le fait d'arrêter la
machine le conduit dans un état d'arrêt respiratoire qui le prive d'oxygène et l'amène en quelques minutes à l'arrêt
cardiaque et à la mort. Il suffit, si j'ose dire, d'appuyer sur un bouton. Qui va appuyer ? C'est là que je voulais
en venir. Le sens réel de l'euthanasie est alors posé ; ce n'est plus la télévision, ce n'est plus le journal local
Midi Libre ni L'Indépendant, c'est un doigt humain, et celui qui va appuyer sur le bouton se demande lequel
de ses doigts va forcément transformer cette chambre de lutte pour le maintien de la vie, avec ses bruits de machines qui
soufflent comme des êtres vivants, en une chambre calme et silencieuse de renoncement, de larmes, de désespoir.
Il y a un autre cas de figure, qui est celui de l'euthanasie chez un malade qui n'est pas ventilé artificiellement.
Dans ce cas, la décision a été prise avec la même rigueur que précédemment, éventuellement dans le même service médical.
Ce serait par exemple le cas d'un sujet très âgé, opéré trois fois dans la semaine d'une redoutable maladie, dont on sait que
les souffrances sont terribles et que les heures sont comptées. Il a durant sa vie clamé haut et fort qu'il refusait
l'acharnement thérapeutique, sa famille supplie les médecins de l'aider à mourir, par pitié et par amour pour lui et ce
qu'il a été. Dans ce cas, pas d'appareil à arrêter. Alors s'impose l'injection par le tuyau de perfusion, d'un mélange
chimique qui va calmer la douleur, induire le coma, et en quelques heures ôter la vie au patient. Les médecins thérapeutes
informent alors l'équipe soignante. Qui va pratiquer l'injection ? Le sens profond de l'euthanasie est à nouveau posé,
car un être humain va préparer un plateau, sortir des ampoules du tiroir métallique, en sectionner le bout, introduire
ce liquide mortel dans une seringue, sortir les gazes, l'antiseptique, les gants, prendre en main ce plateau et franchir
le long couloir pour se trouver devant cette porte qu'il ouvre, et affronter face à face ce corps encore vivant,
qui souffre bien entendu, qu'il faut soulager, évidemment, mais qui vit !
C'est ça l'euthanasie, la vraie, celle dont seuls les infirmiers ou infirmières pourraient parler, car, qu'elle soit
souhaitée dans certains cas, autorisée ou non par la loi, qu'est ce que ça va changer pour eux ? Celui qui a arrêté la
machine, celui qui a injecté le produit, celui-là est concerné directement. Et pour lui, les longues et difficiles discussions
juridiques qui sont certes nécessaires pour justifier le geste, ne serviront à rien. Il rentrera le soir chez lui, meurtri,
accablé, dépressif, certain de frémir le lendemain matin quand il retrouvera cette chambre vide pour l'indispensable
désinfection. Le corps n'y sera plus, mais l'âme du défunt rôde encore. Et le traumatisme psychique s'en trouve renforcé.
Il serait intéressant de faire une petite enquête sur les opinions du public concernant l'euthanasie et poser, à
ceux qui y sont opposés, une question supplémentaire : « Vous êtes opposés à l'euthanasie, mais êtes-vous pour le
don d'organes ? »
Ceux qui seraient alors pour le don d'organes ne savent pas que le donneur est dans le coma, sans activité électrique
cérébrale, qu'il respire uniquement grâce à un appareil de ventilation, et qu'il faudra que quelqu'un appuie sur un bouton
pour stopper la machine. Ce qui revient purement et simplement à une euthanasie du premier cas. Mais comme elle devient utile,
on ne la voit pas sous le même angle !
Alors, dans le cas du don d'organes, on dira qu'on a sauvé la vie à d'autres malades en renonçant à l'acharnement
thérapeutique.
N'oubliez pas, si vous êtes favorable au don de vos propres organes, d'avoir une petite pensée aimable pour celui ou
celle qui va appuyer sur ce fameux bouton.
Voilà pourquoi il faut aider psychologiquement ces hommes et ces femmes qui font vivre nos cliniques et nos hôpitaux,
car ce n'est pas seulement pour eux un problème de trente-cinq heures ou de salaire qui importe. Il faut les aider à
porter la misère du monde en leur faisant comprendre que nous sommes avec eux, et que nous les aimons.
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