Le médecin remplaçant
Jean-Pierre venait de terminer ses études médicales. Il effectuait avec angoisse son premier remplacement, en été,
dans un petit village des Pyrénées-Orientales. Il avait les dossiers de tous les malades suivis par le médecin qui lui
avait confié sa clientèle, mais en été, de nombreux estivants venaient profiter du soleil. Et ce fut justement un Parisien qui
vint « lui semer la panique ».
Il venait pour que le médecin du village pratique une infiltration de son genou, comme on le lui
faisait tous les deux mois à Paris. Il connaissait même le produit à injecter, Jean-Pierre n'avait qu'à prendre
une seringue et une aiguille. Mais voilà, Jean-Pierre refusa. Il se souvint de son dernier stage en Rhumatologie,
et de son "Patron" qui répétait sans cesse : « N'infiltrez jamais un genou sans avoir fait
un diagnostic. » Et comme il n'avait pas de diagnostic, il demanda à ce Parisien d'aller faire une radio
avant d'infiltrer. Colère du patient, pourquoi perdre du temps... comment un petit remplaçant de province pouvait-il
mettre en doute un docteur de la capitale ?
Jean-Pierre tint bon. Il remit au patient une ordonnance pour aller faire une radio du genou et lui
dit qu'il pouvait refuser et aller se faire infiltrer le genou chez un confrère du même village. Furieux, l'estivant
disparut en maugréant, son ordonnance dans la poche.
Deux jours plus tard, il était de retour, une radio sous le bras, avec un diagnostic épouvantable
d'ostéosarcome, cancer de l'os, que le docteur parisien n'avait pas diagnostiqué, puisqu'il avait
soulagé les douleurs sans pratiquer une radiographie. Jean-Pierre l'expédia immédiatement à Montpellier,
avec une lettre d'accompagnement pour son ancien Chef de Service qui lui avait appris la vraie médecine.
Et il s'appliqua à bien écrire cette lettre qui commençait par : « Monsieur et Cher Maître »...
Ne cherchez pas dans votre région tous les médecins dont le prénom est Jean-Pierre, vous ne risquez pas de le
retrouver, puisque ce jeune médecin n'a pas renouvelé ses remplacements et ne s'est jamais installé comme généraliste.
Après cet épisode enrichissant de sa vie qu'il avait choisi d'accomplir pour se renflouer financièrement, il est
devenu enseignant-chercheur à la Faculté. Jeune Maître de Conférences et Biologiste des Hôpitaux, il s'est rapidement spécialisé
dans le Sida. La dernière fois que je l'ai rencontré, il allait exposer le résultat de ses recherches à un Congrès
international au Japon. Il a fait son chemin...
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