GENISTA (1971) : LA PAGE D'ALBERT N° 133 : L'ENTERREMENT DE TATA MARIE ("GENISTA INFORMATIONS")



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L'enterrement de tata Marie

The burial of Auntie Marie — 'La Page d´Albert'

L'enterrement de tata Marie — « La Page d'Albert » N° 133 [Genista Informations]

Par Albert Callis, professeur de Médecine (Rubrique Journal)

Plume d'oie pour 'La Page d'Albert' L'enterrement de tata Marie.

© Genista — Paru dans le N° 212 du Journal de Genista en mai 1995.
("Genista Informations" : ISSN 0760-1484).
  


L'enterrement de tata Marie



Je suis incapable de me souvenir si nous étions en 1945 ou 1946. J'étais pensionnaire au Lycée Arago à Perpignan quand mes parents téléphonèrent pour qu'on laisse sortir exceptionnellement le jeune élève de cinquième ou de sixième que j'étais, afin qu'il prenne le train du soir Perpignan-Banyuls pour assister aux funérailles de sa tante.

Tata Marie était une sœur de ma mère plus âgée qu'elle d'une bonne quinzaine d'années. Il me semble qu'elle souffrait de l'estomac et que l'on avait parlé d'ulcère. Je me souviens de son hospitalisation à l'hôpital de Perpignan car j'étais allé la voir lors d'une sortie du jeudi. Nous avions pris le trolleybus avec sa belle-fille, la maman de Marie-Rose. D'ailleurs, souvenir pénible, mon après-midi que je pensais passer au cinéma avec ma mère, avait été totalement gâché par ces heures interminables passées au chevet de la future défunte.

J'arrivai donc à Banyuls le soir précédant les obsèques. Mes parents, après le repas, partirent pour la veillée funèbre en me souhaitant bonne nuit et en m'assurant qu'ils viendraient me réveiller le lendemain pour que je puisse les rejoindre car l'enterrement était prévu dans la matinée.

Tout se serait bien passé si j'avais bien dormi. C'était le premier décès de quelqu'un de très proche et à 12 ans, qu'on le veuille ou non, la sensibilité est à fleur de peau. Hélas, à peine les yeux fermés, me voilà en train de rêver de morts et de cadavres ! Réveillé en sursaut vers 23 heures, trempé de sueur et angoissé à l'extrême, je décidai de ne pas rester seul à la maison et d'aller rejoindre ma famille, en pleine nuit, au Puig del Mas, c'est à dire à cinq minutes du domicile de mes parents.

Je me souviendrai toujours de la surprise provoquée par mon arrivée dans cette soirée funèbre ! On me présenta aux hommes qui occupaient l'antichambre, c'est à dire la salle à manger qui n'était séparée de la chambre mortuaire que par un rideau. Puis, accompagné par mon père, j'eus le droit de franchir le dernier obstacle. Dans la chambre strictement réservée aux femmes, l'obscurité régnait. Il y avait deux rangées de chaises, une de chaque côté du lit. Sur la rangée de droite ma mère, vêtue de noir, veillait. Elle se leva légèrement pour m'embrasser et me gronder gentiment, comme seule une maman sait le faire. Elle me présenta aux autres femmes que je ne connaissais pas et je me souviens qu'elles furent impressionnées en apprenant que "j'allais au Lycée" car c'était rare à l'époque, surtout dans ce petit village. Ma mère en profita pour ajouter que j'avais été reçu au concours des bourses, ce qui me transforma en héros auprès de ces dames qui devaient manquer de sujet de conversation depuis le début de la soirée. J'embrassai, comme cela me le fut proposé, le front glacé de tata. Je fus surpris de n'éprouver aucun dégoût. Au contraire, j'eus l'impression d'être réellement en contact avec elle dans un monde différent. J'étais beaucoup plus rassuré que dans les terribles rêves qui m'avaient tiré du lit !

De retour dans l'antichambre des hommes je crus me retrouver dans une soirée de rencontre amicale d'anciens combattants. Tonton Robert était en train de raconter ses exploits de moussaillon de la guerre de 14. Il expliquait à un des amis de la famille que, chaque fois que le cuirassé sur lequel il était tirait une bordée du pont avant, tout l'avant du bateau passait sous l'eau et l'arrière se trouvant au-dessus des vagues en profitait pour tirer à son tour. Son interlocuteur que je connaissais comme premier clairon à la "clique" pompeusement appelée Orphéon Banyulenc, raconta à son tour des aventures de guerre tellement drôles que des rires ne purent être retenus. Les dames de la pièce d'à côté se manifestèrent par des murmures de désapprobation.

Je fus sollicité par tonton Thomas, beau-frère de la défunte, vers une heure du matin :

— Viens avec moi, petit, allons chez moi chercher ce que tata a préparé.

Son épouse, tata Vincente, était une autre sœur de ma mère. En arrivant chez mon oncle je trouvai sur la table un gigantesque plat d'anchois à l'huile d'olive avec des petits oignons, du persil et de l'ail et des œufs durs. Mon oncle Thomas se chargea du transport de ce plat et nous allâmes ensemble chez le boulanger, Jacques Pastoret, qui avait mis de côté à notre intention quelques pains encore chauds dont la bonne odeur déclencha une fringale inimaginable dans mon organisme adolescent. Nous étions allés les récupérer directement au fournil.

Et voilà comment une soirée funèbre se transforma en ripaille ! Ceux qui étaient restés au domicile et qui nous virent arriver exprimèrent leur satisfaction à haute voix mais ils furent vite réprimandés par les femmes qui devaient, malgré leur appétit, se contenter d'imaginer le petit festin de l'autre côté du rideau. L'oncle "Enricou" dont je n'ai pas encore parlé et qui était le veuf, avait pour rôle de servir à boire. Il faut que vous sachiez que le vin de la production personnelle des Catalans de l'époque ne faisait jamais moins de 14 degrés. Je pense que celui qu'il nous servit devait plutôt dépasser les 15 ! Le traditionnel porró circulait rapidement de l'un à l'autre. Chez nous, en pays Catalan, tous les vignerons buvaient à la régalade, ce qui avait le mérite d'économiser les verres.

Quelle nuit ! Lorsque le corbillard tiré par la mule arriva dans la petite ruelle le lendemain matin et que le cercueil fut apporté par l'ami menuisier qui avait travaillé une partie de la nuit, aidé lui aussi par quelques rasades de ce bon vin fortifiant qui vous faisait oublier les malheurs de la vie, que Monsieur le curé vint interrompre les agapes, je me demande si l'enfant que j'étais se souvenait qu'il allait accompagner tata Marie à sa dernière demeure.

Cinquante ans sont passés. Pourquoi vous raconter tout cela ? Peut-être pour que les jeunes qui vont dire adieu à un défunt dans une chambre funéraire à Grammont1 ou ailleurs sachent qu'avant, il y a bien longtemps, cela se passait en famille et très simplement, comme une réunion d'amis qui devaient accompagner un des leurs vers l'autre monde, normalement, sans histoires.

Mais il doit bien y avoir des coins de France où ça se passe encore de façon identique.

1 L'espace funéraire de la Ville de Montpellier (France).




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